| Réalisatrice : Melisa Liebenthal |
| Acteurs : Rocío Stellato ; Vladimir Durán ; Federico Sack ; Irene Bosch ; Roberto Liebenthal. |
| Genre : Drame Fantastique Expérimental |
| Durée : 75 minutes |
| Date de sortie : 2023 |
| Pays : Argentine |
Synopsis : Un jour, Marina, la trentaine, se réveille avec un autre visage que le sien. Cette métamorphose est prétexte à une réflexion aiguë sur l’identité et ce que peut impliquer un changement d’apparence dans notre rapport aux autres et à la société.
Marina a la trentaine, un matin, au réveil, son visage a disparu. Elle n’est plus celle qu’elle connaissait. Dans le reflet se meut une inconnue.
Les rendez-vous médicaux se succèdent, vains, les spécialistes s’empêtrent dans les protocoles, dans les réflexions codifiées, s’éloignant toujours plus du mal en présence. Marina s’enferme, s’isole, dans le domicile familial. Elle ne reconnaît plus véritablement les agissements et regards de sa propre famille.
Qui est-elle devenue ? Est-elle toujours Marina ? N’y a-t-il rien par delà les lignes du visage qui fassent perdurer l’âme ?
Une restructuration tant mentale qu’environnementale débute. Marina doit vivre, retrouver un socle dans un monde où les regards et l’apparence ont pris le pas sur le monde.

Melisa Liebenthal invite le regard à questionner l’humain et l’identité. Elle façonne le film à travers des équations à inconnus. Un jeu de piste remarquablement mené dès une séquence d’ouverture au comique grinçant.
En partant de la place du visage dans la société, la réalisatrice argentine déconstruit entièrement nos statuts et prolonge même le regard sur un plan évolutionnel, d’une part entre humains, puis d’autre part, dans une représentation bien plus large, l’entièreté des espèces, codifiant les reliefs et les aspects pour remonter aux mystères de la vie elle-même.
Ainsi, dans son analyse faciale, dans son analyse du monde, la cinéaste part du quotidien, de la place centrale de nos caractéristiques physiques, délimitations par nos courbes, pour définir l’individu, et termine par paramétrer nos places sociétales en observant nos mouvements, nos paroles et nos actes.
A la manière d’une scientifique, d’une documentaliste ou bien d’une archiviste, Liebenthal classifie, catégorise le vivant en partant de son aspect pour ensuite façonner ses attributs internes, psychiques, intellectuels, émotionnels.
Une démarche proche de nos regards relationnels se dessine. Dans le cas présent, lorsque le visage se dérobe, l’entièreté d’une histoire s’écroule. La croyance de toute une civilisation s’évanouit. L’analyse est troublante, profonde et marquante.
Nos architectures humaines que l’on souhaite faire reposer sur l’âme, le spirituel, l’humanité, semblent finalement ne reposer que sur un alignement, des courbes et des formes, formant un regard, une bouche, un nez, des pommettes, carcan face auquel on ne peut se soustraire, se conjuguant prison, pour certains, tremplin, pour d’autres, vers le monde. La proposition bâtit avec intelligence la construction identitaire de l’individu par la généalogie, une construction qui nous lie au monde dans lequel on évolue, et nous met également en geôle, poussant à prolonger l’effort familial, marquant notre position dans une société de l’illusion, liberté de façade, La Reproduction de Bourdieu vient alors à se rappeler à nos esprits.

Cette analyse de l’humain est transposée au monde animal, et remonte jusqu’aux dinosaures, dans lequel l’être humain est directement mêlé, fondant les traits, les corps, pour synthétiser la réflexion et dépasser le simple cadre du récit, mettre en parallèle une société naufragée face aux forces naturels.
La volonté de façonner, de réguler, de manipuler est le cheminement vers l’oubli de soi, l’orgueil, la confusion et la disparition.
En ne répondant plus aux règles naturelles, l’humain glisse vers un espace factice, illusoire, auto-destructeur, qu’il transforme en réussite masquée, en cataclysme sourd. La vue annihile la pensée dans ce monde où tout est visuel, de l’écran du téléphone aux plaisirs voyeurs des animaux en cage, pour recréer la nature.
La lumière que convoitait Prométhée semble nous attirer également, nous donner des élans divins, poussant toujours à vouloir exploiter plutôt que comprendre.
La société du spectacle, du tout divertissement nous ronge jusqu’à la moelle, jusqu’à oublier nos propres identités.

El Rostro De La Medusa aurait parfaitement pu être une réalisation en provenance du collectif argentin El Pampero Ciné, jouant sur les formes, embrassant l’expérimental, pour porter un récit qui au-delà de ses personnages questionne sur une voie civilisationnelle sous hypnose, ne distinguant plus le mur de l’impasse dans laquelle elle se rue, ne se reconnaissant plus elle-même, reprochant au monde les mêmes décisions qu’elle a infligé, et invitant de manière urgente à nous réinventer, à se libérer d’une Histoire aveugle, spiralaire et mortifère, où l’individu n’est plus qu’objet à consommer.
Melisa Liebenthal a le regard juste, décrypte nos sociétés, nos enfermements et aveuglements, qu’elle nous renvoie en pleine figure, cri nous invitant à se réveiller, impact nécessaire pour sortir d’une apnée qui n’a que trop durée.


Laisser un commentaire