Que Quelque Chose Vienne : Critique / Répétions, Dépressions et Discussions

Synopsis : À Paris, au couvre-feu, les gens rentrent chez eux. Chaque matin, une personne se réveille seule. La nuit, une femme raconte sa maladie à un chauffeur de taxi. Les temps se tissent pour conjurer la séparation.

Réalisateur : Mathilde Girard
Genre : Documentaire, Drame
Pays : France
Durée : 70 minutes
Date de sortie : 2023
FID MARSEILLE 2023

Une place où les enfants jouent au football, la devanture d’un marché asiatique, un passage piéton, un carrousel, les jours et les nuits défilent. L’obscurité grandit, les places se vident, les visages sont masqués, les commerces ferment, le manège s’endort. Paris post-confinement, cisaillé par les couvre-feux, les individus cloîtrés dans leurs quartiers, muselés par les masques. Un spectacle de marionnettes s’installe, l’individu disparaît, résiste une routine, sans avenir, sans rêves, où l’humain fait de la maintenance, soutenant toute une société défaillante, où la solitude est omniprésente, où les murs invisibles sont légions, frontières, geôles, des corps et des esprits.

Le film de Mathilde Girard est dénué de tout artifice, se concentre sur le réel. La caméra est fixe, les plans sont larges. Dans cette observation du quotidien, dans le regard soutenu de ces lieux à travers les heures et les jours, la cinéaste construit le chemin de deux âmes. Une jeune femme se réveille chaque matin dans l’attente d’un message vocal, petit déjeuner dans une main, téléphone dans l’autre, une existence suspendue s’orchestre, le fantôme des Jeanne Dielman se dévoile, le miroir de nos propres enfermements sociaux se révèle. Une autre femme, peu bavarde, chaque soir, emprunte un taxi, et face au chauffeur, être inconnu, la parole se délie, les maux enterrés, les maladies muettes se font paroles, la rééducation de l’âme se charpente, le chauffeur, quant à lui, oreille attentive, devient également conteur. Dans Paris, par-delà le chaos silencieux, des lumières vacillent, certaines sombrent tandis que d’autres apprennent à briller.

La proposition de Mathilde Girard est d’une intelligence redoutable, n’invitant jamais au récit, mais bien plus à la curiosité. En se limitant à une poignée de lieux et les modulant dans le temps, elle fait de son dispositif d’observatoire, une interpellation, un appel à construire nos représentations pour finalement questionner les individus et par ceux à l’écran venir nous percuter en plein dans nos quotidiens, en plein dans nos vies où nous avons accepté de rompre avec nos libertés, de nous enfermer et finalement de nous museler.

Plus troublant encore, la puissance des images convoque à prendre notre souffle, à sortir des carcans que nous nous infligeons, sous des prétextes sécuritaires, sous des prêches illusoires gouvernementales, sociétales et commerciales. Le film est une profonde remise en question des villes, et des vies, dans lesquelles nous évoluons, ayant oublié nos origines, la nature et ses secrets, prisonniers de monstres bétonnés. Tout a été synthétisé, les plantes sont devenus comprimés, les minerais sont devenus béton, l’humain est devenu objet de consommation. Que Quelque Chose Vienne résonne avec le récent Coma réalisé par Bertrand Mandico, et la nécessité de rencontrer nos cauchemars, nos peurs, pour se rendre compte finalement de leur nécessité afin d’accéder à la liberté, ne plus se contenter de prolonger une volonté étatique ayant pour objectif uniformisation, fin du libre arbitre et profit.

Que Quelque Chose Vienne est un constat, celui de toute une population désillusionnée, de toute une humanité sans avenir, qui par la force d’un mot nouveau, d’un geste singulier, a la possibilité, à la seule condition d’être ritualisés et toujours inventifs, de repenser le quotidien et réinventer le monde.
Mathilde Girard œuvrant dans un minimalisme poétique enivrant dépasse de loin l’image pour nous pousser à déverrouiller nos cellules, apprécier le temps et respirer, intensément, pour vivre, enfin.

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