Dans Le Silence Et Dans Le Bruit : Critique / Sentiers Alternatifs Et Enfants Perdus

Synopsis : Soit un train dans lequel ils et elles habitent, arrêté, qui ne va nulle part. Mais nulle part, c’est ici un lieu, précieux : une grande et belle bâtisse aux murs de pierres envahis par le lierre, qui ouvrent sur les champs, le ciel et un silence plein. Clémence et d’autres y ont trouvé refuge.

Réalisateurs : Clément Roussier, Hadrien Mossaz
Acteurs : Julie Blandin-Debroise, Marie-Hélène Bernicat, Olivier Doudeau, Sevan Besnilian
Durée : 58 minutes
Pays : France
Année : 2023
GRAND PRIX DE LA COMPÉTITION FRANÇAISE / FID MARSEILLE 2023

Un train s’avance, par-delà les collines, à l’ombre des vergers, en bordure des forêts, à proximité d’une grande bâtisse, marquée par le temps, rayonnant des espoirs passés, des souvenirs portés par la pierre. Dans cet espace en périphérie du monde moderne, à l’écart des villes, toute une galerie d’individus évolue.
Tous ont expérimenté les boulevards et avenues, tous ont été confrontés au monde du travail, tous ont été rongés par la violence acide que le béton absorbe et recrache, buvoir volcanique. Les individus qui demeurent dans la grande maison, dans les wagons du train, les individus qui parcourent les sentiers, sont à la recherche d’une alternative à cette société de l’injonction, de la compétition, de la domination.
Dans le regard d’une jeune femme désillusionnée nous entendons les songes, la volonté de s’écarter d’un monde où tout est pensé pour écraser, conquérir que cela soit dans la richesse, la propriété , le sexe, la connaissance.
Le don n’existe plus, la bienveillance a disparu, le partage, quant à lui, se cache dans les interstices, dans le silence, en dehors des cités, au cœur d’une nature abandonnée où les âmes esseulées se rencontrent pour reconstruire, où les mots se sont évaporés, laisser le geste retrouver la graine qui fait l’humanité.

Clément Roussier et Hadrien Mossaz ne se limitent pas uniquement à cette dichotomie entre ville et nature, monde moderne et société alternative, silence et bruit. Ils dépassent les images proposées pour aller chercher bien plus loin que le tangible et accéder à la psyché des individus qui arpentent le cadre, se confient.
Loin du vacarme des autos, des cris et des pas, le silence crée un passage vers l’âme, rééduque nos mouvements, et libère la pensée.
Un souffle, un papier qui se froisse, un drap au vent, une porte qui s’ouvre, un objet déposé, à travers l’espace sonore libéré, les réalisateurs s’approchent progressivement d’un niveau de pleine conscience, dépassant le simple visuel, convoquant tous les sens.

La cartographie des lieux est trouble, rendant le film hermétique dans un premier temps, pour finalement créer des images mentales extraordinaires, replaçant les mots dans leurs sémantiques. Cet espace de paix, cet asile, s’affranchit du seau que l’on donne aux centres psychiatriques.
Ici, les couloirs de la maison reflètent des territoires que nous pensons comprendre et connaître, que nous redoutons, pour finalement proposer une réinvention totale, un façonnement nouveau de nos points de vue.
Cet espace de réflexion, de retrouvailles, ou de découvertes, de nous-mêmes est transitoire.
La quête philosophique individuelle, excentrée du mouvement effrénée des nos sociétés ne laissant plus de place à l’imagination, à l’apprentissage, est un moyen afin de mieux réintégrer le monde, créer le souffle indicible qui influera sur la société, chaîne où chacun a le pouvoir de transformer l’environnement.

Alors, certes tout au long du film, utopie à la fois triste et lumineuse, tout le monde ne peut se sauver, tout le monde n’a plus la force pour dépasser le gouffre que le monstre sociétal a créé, il reste ceux qui ne sortiront pas du monde imaginaire, de l’île perdue, rêveurs éternels, solitaires à jamais.
Les cinéastes ouvrent une réflexion sur l’instant où nous oublions nos rêves pour répondre aux injonctions, et convoquent dans leur sanctuaire les inconscients, à mi-chemin entre l’enfance et l’âge adulte. Ce terrain, ce statut, où les possibles, les rêves, sont accessibles, à condition de garder le cap et transformer le fantasme en réalité.
Dans ce saut périlleux, où le poète est roi, il y a ceux qui sombrent et s’oublient, il y a ceux qui ne sautent pas, conservent à jamais leurs lubies jusqu’à la folie, puis ceux qui ont su prendre le temps de l’appui, du retrait, afin d’accéder à cet El Dorado qui un jour saura changer le visage du monde tout entier.

Dans Le Silence Et Dans Le Bruit cache ses secrets dans les mouvements, structure ses cachettes dans les gestes et regards, de sa galerie d’individus en pleine réinvention face à un monde toxique, à la violence omniprésente et poussant à l’oubli de soi.
A travers leurs errances, leurs visions appuyées, leurs plans qui s’étirent sur l’anodin, Roussier et Moussaz ouvrent le portail des réflexions et invitent les spectateurs à devenir enquêteur jusqu’à débloquer en nous cette lumière pour estimer de nouveau notre quotidien, nos lieux de vie, nos proches, loin de tout rapport concurrentiel, loin de tout fracas, proche de nos émotions.

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De Terrence Malick à Lucio Fulci et Wang Bing, en passant par Jacques Rivette, Tobe Hooper, Nuri Bilge Ceylan, Agnès Varda, Lav Diaz ou encore Tsai Ming-Liang, laissez-vous porter par de nouveaux horizons, la rétine éberluée.

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