Synopsis : Dans les bas-fonds de Hong-Kong, un flic vétéran et son jeune supérieur doivent faire équipe pour arrêter un tueur qui s’attaque aux femmes, laissant leur main coupée pour seule signature. Quand toutes leurs pistes s’essoufflent, ils décident d’utiliser une jeune délinquante comme appât.
| Réalisateur : Soi Cheang |
| Acteurs : Ka Tung Lam, Yase Liu, Mason Lee |
| Pays : Hong-Kong |
| Durée : 118 minutes |
| Date de sortie : 12 juillet 2023 |
| Genre : Thriller |
Sans crier gare, Limbo s’est glissé dans nos salles de cinéma. Sans crier gare, Limbo a inondé les fantasmes cinéphiles. Quelques visuels, une affiche et une classification interdit aux moins de 16 ans ont poussé ceux qui fréquentent les salles à ouvrir les yeux sur ce troublant objet filmique venu de Hong Kong, thriller apocalyptique où la ville est parsemée de cadavres de femmes à la main gauche sectionnée.
Soi Cheang, à la dizaine de réalisations tassée, est vu d’Occident comme une lumière nouvelle.
Pourtant le cinéaste a une longue filmographie, qui fleurit chaque année à Hong-Kong avec, entre autres, une étrange saga, quelque peu grotesque, The Monkey King.
Pour remonter au genre thriller sans concessions dans les mains du cinéaste, il faut remonter en 2006 avec Dog Bites Dog.
Enfin bref, les lumières s’éteignent, revenons en 2023, Limbo démarre.
Venez, plongez, respirez, ressentez.
L’invitation à un polar sensoriel se fait dès les premiers instants, l’image suinte du cadre, un noir et blanc pétrole vient pénétrer notre champ de vision.
Bienvenue dans la métropole honkongaise, comme vous ne l’avez jamais vue auparavant, dans ses bas fonds, où les rues dégueulent de déchets, où les sans-logis sont légions, où la drogue est la seule valeur refuge pour s’échapper d’une misère mortifère, où les processus de décomposition viennent ronger les psychés, les corps, le béton et où le temps et l’humain se joutent sur un autel de fin de cycle, celui de l’humanité.

Dans ce chaos vers où toutes les horreurs semblent converger, porte des enfers à ciel ouvert, où le déluge ne cesse de s’intensifier de plan en plan, Soi Cheang a configuré des dualismes par paquets de dix, jouant constamment des déséquilibres pour ouvrir toujours plus les ténèbres.
Le Yin et le Yang sont en fâcheuses postures et dans cet écrin clair-obscur, jouant sur les nuances de noir, le cinéaste construit avec malice, avec minutie, le mal qui se répand, qui contamine. Il saisit les lumières agonisantes, joue de contrastes et offre une profondeur vertigineuse, définissant les personnages au-delà des paroles et des gestes, d’une chemise blanche à une veste noire, les habits modulent en fonction du vice qui envahit les êtres, d’un débardeur crasseux à un t-shirt tout juste lavé, qui ne saura résister à la crasse ambiante.
Limbo est véritablement un puits de détails, une mine à explorer qui dépasse très largement son récit , celui d’un policier dévoré par la rancœur, l’esprit de vengeance, et qui dans ses perceptions sensorielles sent les variations des diverses décompositions jusqu’à sa propre âme, de sa recrue, jeune investigateur sur le terrain, avec la volonté du travail bien fait, et une jeune femme prisonnière entre petits vols et drogues, guettée par la prostitution et la mort, se transformant en appât face au tueur.
Soi Cheang dans son tourbillon vengeur où les blessures personnelles prennent le pas sur l’ordre du monde, un capitalisme ordurier réside en maître, une mondialisation nauséeuse enivre, laisse dans l’aveuglement s’écrouler toute une civilisation, toute une population, pour le salut d’une âme chérie.
Les failles humaines cisaillent le récit, ouvrent des couloirs temporels, rebondissant sur le passé des uns jusqu’à l’avenir des autres avec une agilité déconcertante et décuplant toujours plus la dynamique implacable de l’œuvre qui ne lésine ni sur l’action, ni sur l’investigation et laisse à une poésie désespérée une place centrale, débordante de clairvoyance dans ce monde de débris entassés sur plusieurs couches rendant certaines rues impraticables, coupant la circulation, laissant agonisante toute la ville, si ce n’est toute l’humanité.
La ville est corps, les artères s’obstruent, l’accident est imminent.

Les énergies se ressentent dans ce maelstrom de textures, de peau, de pourriture, l’invisible ne cesse de fluctuer, guider le récit et porter les protagonistes.
Dans ce Limbo il y a l’invocation de tout un pan de cinéma. Cependant, le film ne se vautre jamais pour autant dans une nauséabonde nostalgie qui définirait l’œuvre.
On y trouve un univers à la croisée des chemins entre les déambulations impasses de Memories Of Murder réalisé par Bong Joon-Ho, le chaos traversant la ville du Cure de Kiyoshi Kurosawa et le fascinant labyrinthe d’investigation halluciné de The Element Of Crime de Lars Von Trier.
Ces espaces cinématographiques se touchent et s’harmonisent en retravaillant les récits traditionnels allant de Barbe-Bleu jusqu’à Le Petit Chaperon Rouge.
Le loup ne se distingue plus si aisément, le barbare a quitté le château.
La société crée ses monstres et les abandonnent, les politiques publiques sont juste présentes pour masquer le précipice et la police n’est plus garante de la sécurité nationale, elle n’est qu’humain dépassé par un système qui n’est plus que violence.
Limbo est un sublime thriller, peut-être même le meilleur depuis plus d’une décennie, à la violence graphique effarante, effrayante, atteignant des sommets proches d’un certain Old Boy réalisé par Park Chan Wook, observant avec vertige le monde entier, cédant à l’appel des enfers, cherchant à se rattraper à la moindre lumière.
L’harmonie provient du groupe et non de l’individu, Soi Cheang l’a compris à merveille, et pointe la nécessité d’équilibre et la difficile reconquête des âmes égarées. Chef d’oeuvre.


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