Synopsis : Fruit du capitalisme frénétique japonais, la famille Maeda est prête à toutes les escroqueries pour maintenir son confort matériel dans un petit appartement tokyoïte.
| Réalisateur : Yuzo Kawashima |
| Acteurs : Ayako Wakao – Yûnosuke Itô – Hisano Yamaoka – Yûko Hamada – Eiji Funakoshi |
| Genre : Drame |
| Durée : 95 minutes |
| Pays : Japon |
| Date de sortie : 1962 / Date de sortie combo DVD/Blu-Ray : 2023 |
Nous avions laissé l’éditeur Badlands, il y a de cela plusieurs années, en 2018 exactement, avec une formidable édition DVD/Blu-Ray de L’Aiguille réalisé par Rachid Nougmanov. Depuis, il y a eu en 2019 une sortie DVD de Hell’s Ground que nous avions laissé passer puis… plus aucune nouvelle, rien, la triste impression d’avoir perdu un regard singulier, un défricheur à l’œil aiguisé.
Nous n’espérions plus, lorsque, tout à coup, en ce début d’année 2023, l’éditeur acoquiné avec 1kult revint sur le devant de la scène avec pas moins de trois éditions exhumant le cinéma de Yuzo Kawashima.
Lors d’une expédition parisienne, et un passage express chez Potemkine, Kino Wombat est reparti avec l’une de ces éditions : La Bête Élégante.
Cet article autour de l’édition Blu-ray de La Bête Élégante s’articulera en deux axes :
I) La critique de La Bête Élégante
II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray
I) La critique de La Bête Élégante
La famille Maeda, constituée des deux parents, d’un fils et d’une fille, tous deux adultes, est un groupement d’escrocs, de petites frappes, dérobant la fortune des uns, remboursant les autres et s’enrichissant au passage. Un ruissellement continu, qui, finement rôdé, avec de nombreux apports, arnaques comptables pour le fils, fraudes aux aides pour les parents, et vie aux crochets d’un auteur fortuné pour la fille, permet à cette petite cellule de prospérer au sein d’un appartement, qui leur a été fourni, au cœur d’une barre d’immeuble moderne.
L’équilibre est trouble mais semble perdurer, et ce, depuis de nombreuses décennies, avec semble-t-il des périodes particulièrement fastes lorsque le paternel était d’aplomb pour ratisser le portefeuille du premier venu. Néanmoins dans cette balance, un poids sourd fait son apparition, celui d’une autre parasite, amante du fils, cherchant à dérober l’argent sale, faisant porter les responsabilités à la famille et bâtissant sa propre auberge dans la légalité.
Un jeu de dupes s’organise, cisaillant et autopsiant la société nippone toute entière, ouvrant ses errances et ses névroses, mettant à la face du monde le cataclysme capitaliste et son cannibalisme économique s’orchestre face à nos rétines espiègles.
Kawashima construit un huit clos particulièrement malicieux convoquant le Japon tout entier au sein de quelques mètres carrés, où chaque mur suinte le mensonge, la tromperie, où les espaces ne cessent de moduler, se dérober pour organiser le trouble dans l’esprit et l’oppression des corps.
Des agents émanant de l’Etat, de l’aide sociale au Fisc, des entreprises gardiennes de la société moderne, du patron au petit employé, la colonne vertébrale du pays de ses petites mains à ses grosses têtes paradent, inquiets, désœuvrés, enragés pour récupérer les richesses dont ils ont été dénués.
Dans ce jeu de l’arroseur arrosé, le réalisateur ne vise pas simplement cette famille dépendante du travail de tout un système, mais le système tout entier reposant sur des tours de passe passe interminables, où la misère de l’un enrichit l’autre, et où avec de l’esprit, la misère du groupe propulse l’individu vers des hauteurs inimaginables.

Il n’y a pas d’ascenseur dans ce monde, tout comme dans cet immeuble comme le précise la mère de famille, il n’y a de la place que pour les opportunistes. Les institutions n’existent que pour ancrer et stabiliser les situations préexistantes et en aucun cas faire accéder le prolétaire aux sphères supérieures. Il est impossible de s’affranchir légalement de sa condition. Il s’agit donc d’entrer dans l’illégalité avec un véritable savoir-faire, contrôle et se retirer avant de perdre toute la mise.
Le Casino est ouvert, la chance pour alliée, l’astuce comme valeur.
Kawashima narre ces mécanismes avec une mise en scène prodige, ne s’écartant jamais des ces quelques murs mais travaillant toujours les espaces pour souligner la situation des personnages. Il les enferme tout à tour derrière les barreaux du logement, devenant prison, ouvrant les murs avec des trappes pour observer, grappiller des informations pour mieux dominer.
Les maîtres du jeu ne sont que pantins dont les cabrioles distraient.
Kawashima au-delà d’être un merveilleux conteur est un vrai prodige de l’image, il dépasse de loin la parole et orchestre dans les silences, les gestes et l’organisation des espaces, les vérités invisibles, accédant à l’inconscient, tissant un formidable jeu de piste.
Vacillant du comique au drame, créant de véritables zones d’inconfort, le réalisateur parvient à créer de nombreux personnages complets et complexes, ayant chacun une clé de l’équation mais ne communiquant jamais correctement, s’isolant, se barricadant dans leurs stratagèmes, permettant à plus perspicace de saisir le fil qui relie les individus, leurs ombres, leurs doutes, pour les manipuler et les amener où leurs désirs voguent.

Kawashima sculpte un monde d’hommes, un monde de femmes, deux parallèles, et écrit au fur et à mesure la nécessité de s’écarter de la vision masculine, de l’autorité, du contrôle, pour constater les interstices de toute une nation ignorée, souterraine, celle des femmes.
Elles ont toutes les clés pour jouer avec des architectures masculines semblant si solides, anciennes et sûres que la moindre caresse, le moindre mot susurré pourrait mener à l’écroulement d’un monde ayant atteint ses limites.
Rebattant les cartes et dessinant un nouveau territoire et ses règles, les femmes en manipulant à la lisière de la légalité, jouant sur les bas-côtés d’une civilisation épuisée, vidée de sa substance et libre par épuisement peuvent fonder et élever leurs espoirs.
La Bête Élégante est une extraordinaire satire de la société japonaise, et plus globalement mondiale, face à un capitalisme monstre où les individus s’écrasent les uns les autres pour mieux accéder à des ailleurs rêvés. Il y a dans le film de Kawashima, le terreau qui a fait naître des œuvres contemporaines aujourd’hui incontournables de Une Affaire De Famille de Kore-Eda Hirokazu à Parasite de Bong Joon-Ho, et pointe l’impasse dans laquelle nos civilisations modernes et industrielles ont fait leurs richesses, sur le cadavre des infortunés, de ceux qui s’usent jusqu’à l’agonie, et observe ceux qui fuient ce monstre de société, pour vivre leurs existences le plus pleinement possible, quitte à devenir hors la loi.

II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray
Image :
Le master proposé est indiqué provenir d’une restauration 4K, peu d’informations supplémentaires sont à notre disposition.
L’image en présence souffre d’une caractéristique assez étrange, tout y semble particulièrement sombre, les couleurs ternes, sans véritables variations et donnant un côté aplani, sans profondeur réelle.
Cependant, il est difficile de ne pas voir les aspects réussis de cette restauration, sa stabilité, son niveau de détails et sa fluidité.
N’hésitez pas à rehausser légèrement vos réglages pour faire ressortir l’image et ses secrets.
Son :
Une unique piste japonaise DTS-HD Master Audio 1.0 est proposée.
Cette dernière est particulièrement stable mais un peu faible dans son rendu général, poussant à monter légèrement le son, avec des voix un peu en retrait sur certains accompagnements instrumentaux invitant à jouer une ou deux fois de la zapette.
Les différentes lignes sont claires et dépourvues de souffle ou autres parasites qui, pour les films de cette époque, arrivent parfois.

Suppléments :
Pour cette édition Blu-Ray, l’éditeur Badlands qui voguait en sous-marin depuis de longs mois, même années, on repense à la superbe édition de L’Aiguille lorsque Kino Wombat n’était que brume, a concocté deux suppléments exclusifs.
- Présentation du film par Bastien Meiresonne (29 minutes) :
Meiresonne que nous découvrons en tant qu’intervenant spécialisé en matière de cinéma asiatique, capture notre attention durant pas moins d’une demi-heure et aborde à la fois le cinéaste, la place du film dans sa débordante bien que courte carrière, et analyse de manière minutieuse la proposition.
De l’architecture des bâtiments à la position des corps tout en passant par le choix des acteurs et la restitution sociale de La Bête Élégante, Meiresonne n’oublie rien et comble entièrement nos consciences de connaissances pointues qu’il réintègre toujours au temps et à l’espace entre hier et aujourd’hui.
- Kawashima, L’Heritage (34 minutes) :
Supplément à plusieurs voix, le contenu que propose l’éditeur est assez stupéfiant, surtout lorsque l’on pense au manque d’informations autour de ce réalisateur japonais de référence. En convoquant plusieurs connaisseurs, dont Christopher Gans et Clément Rauger, l’édition se pare d’un contenu expert et sans redite, donnant à voir une ombre du cinéma nippon que désormais nous souhaitons gratter, creuser et exhumer, continuer la lancée Badlands, dépasser les trois premières éditions et se lancer à la quête des dizaines de films réalisés par le cinéaste.
- Bande-Annonces

Avis général :
Badlands réalise un très beau retour éditorial en exhumant un cinéaste qui semble incontournable, et pourtant inconnu dans l’hexagone, tout en parvenant à construire une très belle sortie physique portée par des suppléments fascinants.
Du côté technique ce n’est pas parfait, mais le tout reste très agréable, et il s’agit à ce jour de la plus belle restauration pour ces films si rares, célébrons donc ce double événement que sont le retour de Badlands et la naissance de Yuzo Kawashima sur le territoire français.
Pour découvrir La Bête Elégante en Blu-Ray :


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