Synopsis : Sofia, 23 ans, a un visage poupon, les cheveux courts, et une casquette rouge vissée sur
la tête. Sommée de quitter l’appartement où elle est hébergée, elle décide d’aller tuer le
temps sur le campus de l’Université de São Paulo, où elle se rend comme tatoueuse, et
non comme étudiante.
| Réalisateur : Pedro Geraldo |
| Actrice : Sofia Toumic |
| Genre : Drame, Société |
| Durée : 67 minutes |
| Date de sortie : 2023 |
| Pays : Brésil |
Sofia, 23 ans, traverse la ville.
Accompagnée d’un chien elle taille les rues, coupe les artères, se fraie un chemin jusqu’à la bordure.
Un grillage éventré, ouverture sur l’inconscient, la jeune femme se glisse en dehors du monstre de béton.
Elle laisse son canidé à l’orée de la forêt, dernier lien avec une famille perdue, une enfance révolue, une féerie piétinée, pour vivre en périphérie, en territoire alternatif.
Sofia passe ses journées sur le campus de la faculté, ouvert de 5 heures du matin à 8 heures du soir, à tatouer, nécessité de travailler, plutôt qu’à étudier.
L’institution se ferme, le capitalisme asservit.
La dernière personne ayant hébergé Sofia n’a plus l’espace suffisant, entre nature et espaces clos insalubres, places incertaines, squat, architecture miroir d’un esprit blessé, d’un corps abandonné, Sofia cherche l’issue, la piste pour éviter le dernier voyage.
Pedro Geraldo rassemble le portrait d’un personnage puzzle. A travers les moments de la journée filmés et les endroits traversés, il dessine en fonction du comportement mais aussi des échanges de la jeune femme, le visage d’une certaine jeunesse brésilienne, en dehors des codes traditionnels, ouvrant des pistes inconnues pour survivre et dépasser les impératifs sociétaux aux formes de cage.
Après avoir tenu la caméra pour d’autres avec des œuvres telles que Before This War, cherchant une voie dans le chaos urbain, ou encore Petit Mal, explorant le mal logé dans la chair, la perception nouvelle d’un monde pourtant connu, le cinéaste passe la casquette de réalisateur pour donner sa propre lecture du Brésil et ses évolutions institutionnelles, idéologiques et culturelles.
Il choisit ainsi une jeunesse en pleine formation à la porte du monde adulte et ses effrayantes décisions professionnalisantes.

Un monde tout simplement suffocant, qui pousse à se polisser, à arrondir sa pensée, à uniformiser sa poésie intime, à l’annihiler, pour se fondre, disparaître, dans une machine redoutable et impersonnelle.
Dans cet étau, où l’institution scolaire et la famille ont passé, enseigné, avec asservissement, les grands concepts durant deux premières décennies de vie, l’aveuglement est total, le piège inévitable.
De cette analyse de l’environnement sociétal, Pedro Geraldo construit le personnage de Sonia qui, de par ses expériences, par de son éducation et de par sa force d’esprit se trouve, malgré elle, marginalisée. La porte d’entrée à son rejet : son homosexualité.
Sans jamais tomber dans un quelconque militantisme, sans jamais appuyer ses propos avec vulgarité, le réalisateur parvient à faire naître les idées en concevant tout un schéma narratif fonctionnant par zones d’ombre, par une tenue de caméra, ainsi qu’un traitement de l’image, proche du documentaire, où lors des quelques séquences de fondus, de surimpressions, nous atteignons des déflagrations à la fois touchantes et percutantes, bien plus significatives que certaines paroles.
En définissant Sofia, sa vie, sa survie et sa marginalisation, d’autres personnages viennent à croiser le chemin de la jeune femme pour s’affranchir du cas d’un individu excentré et aborder toute une communauté en exil.
Le mal-être d’un devient la crevasse de toute une nation, ignorée certes, mais qui est le futur de tout le Brésil. Un Brésil qui flirte dans ses dernières désillusions avec la mort.
En analyste des institutions, des êtres et des ruptures qui en naissent, le cinéaste opte pour la simplicité et laisse transparaître toute une atmosphère magma à base de sons, de visuels qui se chevauchent, mais aussi de questionnements, d’énigmes sans réponses. Un dédale bruyant, où les mots internes se brouillent, dans lequel la fabrique des pensées est savamment remise en cause, où les études ne sont plus qu’usines, microcosme social et où dans l’ombre, dans les zones invisibilisées naissent les futurs dans la violence, la crasse et le rejet.

Pedro Geraldo signe un acte de cinéma fort dans sa manière de lire les lieux et d’y faire évoluer les individus, touchant l’intime par la mise en image et jamais par un quelconque voyeurisme, ni par un indigeste mélodrame.
La démarche est d’une intelligence fascinante, mettant à la lumière, une blessure profonde de la société brésilienne, soulevant un sujet mondial, celui de la jeunesse et de sa marginalisation dès lors que cette dernière n’emploie plus les mécanismes puants d’un capitalisme uniformisant, qu’elle expérimente pour un avenir où l’individu ne travestit plus son identité pour des absurdes questions d’intégration.
Sofia Was est ce portrait sur le fil, entre vie et mort, où le chaos doit se transformer en une liberté celle des êtres, de leurs imaginaires, de leurs identités et de leurs croyances, pour faire renaître tout un pays, toute une civilisation.


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