Les Damnés Ne Pleurent Pas : Critique / Cœurs et Corps en Exil

Synopsis : Fatima-Zahra traîne son fils de 17 ans, Selim, de ville en ville, fuyant les scandales qui éclatent sur sa route. Quand Selim découvre la vérité sur leur passé, sa mère lui promet un nouveau départ. Mais la relation fusionnelle qui les lie depuis toujours est menacée.

Réalisateur : Fyzal Boulifa
Acteurs : Aïcha Tebbae, Abdellah El Hajjouji
Genre : Drame
Durée : 111 minutes
Pays : France, Belgique, Maroc
Date de sortie : 26 juillet 2023

Pour son second long-métrage, Fyzal Boulifa, réalisateur encore très discret sur le territoire hexagonal malgré son triomphe à La Quinzaine Des Réalisateurs pour le court-métrage The Curse en 2012, fait sa première entrée dans les salles françaises avec Les Damnés Ne Pleurent Pas. Lynn + Lucy, son premier long-métrage est encore inédit en France.
Cinéaste anglais, d’origine marocaine, il revient tourner au Maroc pour la première fois depuis The Curse, avec ce drame social prenant appui sur les codes sociétaux, idéologiques et culturels du pays.
En suivant le parcours d’une mère et son fils, dont l’union repose sur secrets et mensonges, tout un pays se dévoile, ses mécaniques, ses possibles, ses interdits, ses impasses tout comme ses espoirs.

Fatima-Zahra et son fils Selim, 17 ans, parcourent le Maroc, vont de ville en ville.
Dans une instabilité constante, la petite cellule familiale se déplace dès lors que la mère perçoit que son secret est sur le point de paraître au grand jour, par peur que son fils change de regard, que leur union cède à jamais.
Suite à un retour dans la grande bâtisse familiale, abritant grands-parents, tantes et oncles, Selim apprend qu’il est le fruit d’un viol, que le père qu’il croyait mort n’a en fait pas de nom, pas de visage, que son absence d’identité administrative repose sur ce silence et que somme toute sa mère les fait vivre par le biais de la prostitution.
Le chaos dévore ce que le temps avait rendu friable, la mère et le fils fuient de nouveau, Selim part travailler, laisse sa mère au domicile, cloîtrée devant la télévision, et découvre alors la monétisation des corps, le marché des humains.

Boulifa analyse la société marocaine par les bas-fonds, les démunis, les marginaux.
Quelque part entre pays de croyances austère et nation exploitée par l’Occident, le grand écart se fait, d’un côté les pieux s’enferment dans l’amour des cieux, dans le respect parfois âcre des lois divines, n’attendant plus rien du monde moderne et de l’autre ceux ne voyant plus que valeur monétaire comme destin, mirage de fortune, pour toucher un jour le bonheur que le monde tout entier propose pour une poignée de pièces, pour quelques liasses.
Le cinéaste construit son récit autour du personnage de Selim dans un âge charnière, à la découverte de son identité qu’elle soit professionnelle, familiale, ou sexuelle.

Selim n’est pas reconnu par son père, inexistant, et ne peut donc avoir de nationalité.
Il se trouve condamné à l’errance, l’invisibilisation par les institutions et structures étatiques.
Un fantôme qui n’a connu ni l’école, ni la reconnaissance. un fantôme qui n’a que la rue et ses combines. Un fantôme qui ne veut qu’une chose être vu, perçu.

Dans cette condamnation à l’inexistence, le cinéaste travaille les conditions d’emplois précaires lorsque l’on n’existe pas, les conditions de recrutements terribles lorsque les rues sont jonchées d’âmes errantes, marchandant leurs services aux tarifs les plus bas.
La loi du marché est effrayante.
La mondialisation écrase littéralement la population, la soumet et offre à des prix défiants toutes concurrences des conditions de vie somptueuses aux étrangers.
Tout le pays est destitué de ses fruits, s’use pour les fortunés, espérant un jour peut-être parvenir à l’indépendance, illusion capitaliste.

Dans ce cadre cauchemar Boulifa plonge Selim face au concept de vente de son corps, le questionne face aux choix de sa mère et de sa propre prostitution glissant d’ouvrier en bâtiment à travailleur du sexe.
La cage dont il souhaitait s’émanciper, la marque familiale si blessante semble le rattraper, et se présenter comme ultime porte pour véritablement gagner sa vie, s’extirper des ténèbres qu’il a toujours connu; des passes pour caresser la liberté.

L’équilibre déjà fragile de la maisonnée va alors s´altérer appuyant l’impossibilité pour ce niveau de population de se hisser ensemble, lorsque l’un progresse, l’autre chute, mouvement de balancier empêchant alors au collectif de s’évader de sa condition à moins de commettre le grand sacrifice, l’abandon, le choix de la solitude, pour foncer à travers la nuit sans jamais se retourner, s’approcher de la lumière et s’y installer à juste distance pour ne pas s’embraser.
Le dilemme est en place, silencieux, mais connu tant par la mère que par le fils.

La mise en scène est assez sobre. Boulifa sait filmer ses acteurs, leur donner une certaine grandeur, et révéler les talents de ses interprètes.
Des personnages nouveaux s’ancrent dans nos consciences, tout un pays se montre dans ses mécanismes intimes, dans son assouvissement, le tout porté par une instrumentalisation du récit tout simplement fascinante.
Entre cordes frottées et cordes pincées, les gammes arabes nous parlent, la culture du pays se confie à nos esprits, et une véritable tension entre drames et mystères s’ouvre, laissant suffisamment d’interstices pour toujours nous surprendre là où les instruments nous glissent à l’oreille bien des secrets de lecture.
Boulifa façonne son récit au rythme des drames et module leurs intensités, joue des inconnus, des espoirs, pour contraster le plus souvent, bien qu’il ne parvienne pas à résister à une accentuation trop appuyée du mélo, voulant chercher la larme, de force, quitte à perdre nos regards.

Les Damnés Ne Pleurent Pas est une œuvre frontale qui autopsie tout un pays et observe ses petites mains, leurs quotidiens, secrets et intimités, face à une mondialisation-hydre portée par un capitalisme ouvrant les portes de l’esclavage moderne.
Un esclavage des esprits et des corps se forme entre impératifs religieux et nécessités d’indépendance financière.
C’est dans cette faille que Fyzal Boulifa narre son théâtre, théâtre dans lequel il est maître et où sa lecture des êtres nous plonge dans un drame qui jamais ne rassure et ne cesse de creuser vers les ténèbres jusqu’à atteindre la fracture avec nos sentiments, à force de trop jouer avec nos sacs lacrymaux.
Une réussite en demi-teinte, pour une proposition fascinante qui ne sait comment sortir de ses méandres, cherchant toujours plus à se justifier, à appuyer ses images, s’enfonçant dans une fange qu’elle avait réussi jusque là à dépasser.

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