Synopsis : En Australie, Hanging Rock est une montagne sacrée, autrefois lieu de culte des aborigènes. Le 14 février 1900, les élèves d’une école de jeunes filles y partent en excursion afin de pique-niquer. Une fois sur place, plusieurs d’entre elles sont comme étrangement attirées par les rochers. Trois des élèves, accompagnées d’une professeure, s’engouffrent dans les passages dessinés par les monolithes. C’est au retour à l’école que l’on se rend compte que les quatre jeunes femmes manquent à l’appel. Des battues sont organisées pour les retrouver ; la police enquête. L’une d’entre elles est bientôt retrouvée, totalement amnésique…
| Réalisateur : Peter Weir |
| Acteurs : Vivean Gray, Helen Morse, Kirsty Child, Tony Llewellyn-Jones, Anne-Louise Lambert, Rachel Roberts |
| Genre : Drame |
| Pays : Australie |
| Durée : 107 minutes |
| Date de sortie : 1975 (salles) Juillet 2023 (combo Blu-Ray/UHD) |
Après La Dernière Vague, Les Voitures Ont Mangé Paris et Le Plombier, ESC continue son aventure Peter Weir et propose ici un sommet du cinéaste australien : Pique-Nique à Hanging Rock.
Une œuvre culte qui pourtant ne connaissait toujours pas de sortie HD sur notre territoire là où l’étranger était déjà plutôt bien servi.
L’occasion de découvrir cette toute nouvelle restauration 4K.
L’article s’organisera en deux temps :
I) La critique de Pique-Nique à Hanging Rock
II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray
I) La critique de Pique-Nique à Hanging Rock
14 février 1900, les élèves du lycée pour filles Appleyard partent en sortie scolaire à Hanging Rock. Au cœur de l’institution, qui verra naître les femmes de demain, celles qui seront disciplinées et sauront répondre aux demandes d’un patriarcat toujours plus avilissant, c’est toute une organisation.
Les jeunes femmes sont tirées à quatre épingles, les enseignants sont à la préparation du matériel, et la directrice, quant à elle, est garante des protocoles, gardienne des sanctions, supervise.
Alors que presque toutes partent, l’une d’entre elle reste à la demeure, avec la directrice, devant apprendre par cœur des poèmes classiques.
Le chemin est long jusqu’à Hanging Rock, le départ eut lieu aux aurores, le retour fut prévu avant la tombée du jour.
D’un côté l’austérité de la demeure, des ambiances glaciales et codifiées, de l’autre, l’insouciance, les étendues australiennes, un jardin d’Eden, où les seuls dangers semblent être serpents et hommes.
Dans l’effervescence de la Saint Valentin, les esprits s’ouvrent, les corps se détendent, les jeunes femmes s’installent à l’ombre des rochers mystiques d’Hanging Rock, phallus de pierre pointés vers les cieux.
Il est midi, l’heure du déjeuner, tout le monde est repus, le soleil berce les estomacs.
Il est midi, le temps s’est arrêté, les montres sont figées, un trouble magnétique opère sur les femmes, celles prêtes à accueillir l’amour, celles s’ouvrant aux mondes invisibles, au milieu des monticules rocheux, certaines disparaissent, d’autres sombrent dans la folie.
De retour en pleine nuit de la sortie scolaire, plusieurs élèves et une enseignante manquent à l’appel. Les champs rationnels s’écroulent, les espaces sensitifs emportent toute une société face à l’absurdité de ses mécanismes.
Peter Weir travaille ici un champ récurrent de son cinéma, celui d’aller voir au-delà du tangible, celui d’accéder aux coulisses, pour distinguer le réel de l’illusion, la relation factice face à l’émotion pure.
Il entame une véritable déconstruction du monde, atteignant les coulisses, pour mieux nous faire affronter les sociétés monstres dans lesquelles nous évoluons et notre rôle essentiel pour la pérennisation de la supercherie.
Là où dans le Truman Show, qu’il réalisera quelques années plus tard, il ouvrait le décorum pour nous montrer les artifices qui définissent nos vies, il structure dans Pique-Nique à Hanging Rock un amer poème, questionnant la structuration des rapports humains et la place de tout un chacun, les rôles à endosser pour faire perdurer une attraction poussant finalement le moindre être dans un climat de dépression ambiante, d’inhibition intime, de refoulement, invitation à un grand carnaval, où les puissants dictent et les faibles exécutent.

Le cinéaste plante le cadre de son récit à l’orée de l’indépendance australienne, prenant place en 1901, et suit une bourgeoisie britannique qui ne s’adapte non pas à son territoire mais le soumet, sans chercher à comprendre son organisation, ses histoires et ses rites. La population annihile et dévore une culture aborigène ancestrale.
Des millions d’années tant géologiques que d’évolution du vivant sont balayées, pour créer une annexe de la Grande-Bretagne, poussant les locaux à l’esclavage dans une atmosphère à la fois glaçante et absurde.
Pique-Nique à Hanging Rock joue le profil du colonisateur aveugle, surpris par des forces inconnues, poussé en dehors du cadre de la raison établie, et se confrontant à l’impossible, la force invisible qui régit le monde, une puissance cosmique, s’affranchissant de toute divinité et renvoyant l’humain à son statut anecdotique, anéantissant des siècles de mythologies et religions n’étant que le fruit imaginatif de l’homme, des textes prisons, qui ont mené à l’effacement individuel pour un sombre projet collectif de destruction massive.
L’approche poétique de Weir table sur la jeunesse, la sensibilité adolescente et l’ouverture aux interstices du réel. Il dessine une porte de sortie à cette incessante représentation, à cette parade continue, pour plaire aux autres et s’oublier, transformant insidieusement l’individu en rouage d’une gigantesque et monstrueuse machine que forme la civilisation. On y distingue un contre-courant, une alternative possible, et tout comme Weir travaille les énergies de la nature, il façonne le mouvements tout en opposition entre conservatisme et progressisme. Le monde prend des allures de rêve éveillé.
L’étude de la jeunesse est faite avec intelligence, le cinéaste part à la rencontre des expériences du corps qui change, des sentiments naissants, des sexualités, ouvre la porte interdite de l’homosexualité et dessine des êtres se sentant impuissants, trouvant dans la mort plus de liberté que dans la nation bâtie par leurs aînés.

Il serait facile de passer à côté du travail fascinant de Peter Weir tant ce dernier écrit l’intégralité de son développement narratif dans les détails indicibles, dans une architecture sensorielle fine et nuancée, examinant tout autant les geôles dans laquelle les jeunes femmes évoluent pour devenir de délicates et passives épouses, se déchaînant pour sortir de cette condition, que les espaces tracés dans lesquels évoluent les jeunes hommes, désillusionnés, rêvant de sortir de la reproduction familiale, là où en périphérie un monde d’adultes, de dirigeants comme de servants, sourds, aveugles et muets, festoie dans l’indifférence.
Le film est un hurlement sourd.
Cependant, dès lors que les vibrations du sol, les textures de la roche, les modulations jour/nuit et l’organisation du cadre sont étudiées nous nous transformons en insignifiants parasites, hors de toutes chaînes, de tous réseaux naturels. Le vertige est immense et nous saisissons l’aveuglement des adultes.
Sous nos perceptions se cache des puissances qui nous dépasse, des mouvements qui tétanisent, que nous préférons laisser dans l’ombre.
Face à ces frayeurs dignes de Lovecraft ,et le chaos qu’elles génèrent, la liberté semble permise.
Avec Pique-Nique à Hanging Rock, Peter Weir construit une toile sensible travaillant la jeunesse comme échappatoire à nos sociétés malades, où le chaos soulève la moindre tapisserie, la moindre construction humaine.
Une jeunesse qui souhaite s’affranchir d’un monde adulte décadent, et qui, face à l’immensité de la fosse dans laquelle l’humanité s’est empêtrée, se tournent vers le céleste, non pas Dieu, mais le cosmos, et c’est là toute la puissance de la proposition, parvenir à nous faire discerner un univers sensoriel fourmillant, celui duquel notre espèce est issue, et nous pousser à suivre la voie des invisibles pour s’émanciper d’une mascarade sur le point de ne trouver qu’une mort sans repos, une civilisation d’esclave au projet auto-destructeur.

II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray
Du côté de Kino Wombat, qui a investi dans le 4K dans les premières années de commercialisation, notre téléviseur ne prend pas en compte les contenus HDR, obligeant pour le moment a seulement découvrir le disque Blu-Ray de l’édition. Une mise à jour arrivera dans les prochains mois, intégrant les caractéristiques techniques du disque 4K.
Image :
Cas un peu particulier, la restauration de Pique-Nique à Hanging Rock n’a pas seulement restauré le rendu du film mais a également essayé de prolonger la vision du cinéaste, de retoucher aux teintes et au grain.
Alors que dire de ce master image…
La restauration 4K y est assez impressionnante, tant de par le niveau de détails, sur les tissus, textures environnementales, que sur roches, les nuages ou les champs. La profondeur est hypnotique.
Nous sommes pleinement portés dans le film et chaque scène en extérieur, de jour, est un régal, renforcé par un étalonnage très chaud, tirant sur les jaunes, accompagnant la moiteur, la sensualité du film.
Cependant, cette teinte jaune colle à la peau du film et vient envahir certaines scènes, en intérieur, nocturnes, où cette teinte constante vient à dénaturer le film.
De plus l’ajout de grain numérique vient hanter le rendu à son bon vouloir.
Après quelques recherches, il semblerait qu’il s’agisse d’un procédé de dégrainage puis d’ajout de grain pour texturer l’image, voulu par le cinéaste lui-même.
Alors certes Pique-Nique à Hanging Rock a fait moduler son image, a joué de jeunesse pour propulser le film dans les décennies futures, quitte à changer par moment l’identité visuelle de l’œuvre mais ce n’est pas pour autant une déception.
Nous sommes face à un travail qui restera envoûtant pour ceux qui découvriront le film et une source d’études, de comparatifs, pour les aficionados du format physique et passionnés par les restaurations.
Pour notre part, nous avions découvert le film en salles, il y a quelques années, dans le cadre d’une revisite du cinéma de Peter Weir, le changement fut étonnant mais l’expérience toujours si saisissante.
Son :
Deux expériences sont proposées pour découvrir le film culte de Peter Weir :
Anglais 5.1 DTS-HD :
Une expérience extraordinaire nous est ici proposée, la piste prend possession de tous les canaux et hypnotise totalement. La spatialisation est particulièrement bien travaillée nous enserrant, nous propulsant au cœur de l’œuvre.
La bande originale fait frissonner, les voix sont parfaitement calibrées et l’ambiance sonore générale est très très bien maîtrisée.
Une piste qui accompagne parfaitement le film.
Français 2.0 DTS-HD :
La piste française bien que limitée par sa calibration 2.0 a tout de même un bon rendu, certes moins saisissant mais toujours calibré avec goût et tact.

Suppléments :
ESC pour l’édition de Pique-Nique à Hanging Rock remplit d’une très belle manière la part de son contrat en nous livrant des contenus additionnels intrigants:
– Présentation du film par Bernard Bories :
Une courte présentation du film par Bernard Bories, Festival Des Antipodes, qui est idéale à lancer avant commencer le visionnage.
Quelques mots passionnés et passionnants dessinent des axes d’exploration, des chemins à parcourir durant le film.
– Entretien avec Olivier Père :
Olivier Père, comme toujours, vient à cerner le film à merveille, apportant une fine analyse et cadrant le film en partant du roman originel allant jusqu’aux retombées du film, quelques décennies plus tard, avec l’incontournable film de Sofia Coppola : Virgin Suicides.
– Présentation publique par Mati Diop (réalisatrice) lors de sa carte blanche à l’Étrange festival en 2019 :
Un bonus pour la forme plus que pour le fond avec une qualité audio assez limitée pénalisant la compréhension d’une prise de parole parfois brouillonne bien que passionnée.
– « A recollection – Hanging Rock 1900 » (documentaire de 1975) :
Document datant de la sortie du film, il permet surtout de donner la parole aux personnes ayant travaillé sur le film. Un sympathique supplément qui après l’intervention minutieuse d’Olivier Père semble perdre de sa dynamique.
– Hanging Rock et Martindale Hall : hier et aujourd’hui :
Redécouverte des lieux de tournage, plusieurs décennies après le film, expédition fantomatique.
Bande annonce d’origine

Avis général :
Pique-Nique à Hanging Rock est un film que l’on ne présente plus, un monument du cinéma australien qui aujourd’hui encore résonne au niveau des productions internationales tant dans ses atmosphères que dans son architecture narrative, tout en détails, en éléments suspendus, disséminés de part et d’autre du cadre pour construire un récit monde.
L’édition proposée par ESC est exemplaire, reste que la nouvelle restauration, imposée au niveau international, retrouvant son format originelle, mais se découvrant de nouvelles teintes, est tout autant stupéfiante qu’enivrante.
Du côté des suppléments, l’édition est pour le moins consistante, pour compléter le voyage, sachez que l’édition FNAC compte en plus de l’édition « classique » un documentaire datant de 2004, d’une durée de 2 heures pour continuer l’exploration du film.
Pour découvrir Pique-Nique à Hanging Rock en Blu-Ray :


Laisser un commentaire