Synopsis : Dans la Macédoine du XIXe siècle, une jeune fille est enlevée puis transformée en sorcière par un esprit ancien. Curieuse de la vie en tant qu’humain, la sorcière tue accidentellement un paysan du village voisin et prend alors la forme de sa victime pour vivre dans sa peau.
| Réalisateur : Goran Stolevski |
| Acteurs : Sara Klimoska, Anamaria Marinca, Alice Englert, Félix Maritaud, Noomi Rapace |
| Genre : Drame, Horreur, Expérimental |
| Durée : 108 minutes |
| Pays : Australie, Serbie, USA |
| Date de sortie (VOD) : 2023 |
Seule, dans sa chaumière, une mère et son nourrisson cherchent le calme, éloignant le chaos sonore et l’excitation des bambins alentours. C’est alors que dans un silence glacial, à l’ombre des murs de fortune, perchée au dessus du nouveau né, une mangeuse de loups, une sorcière, vient chercher son dû, une apprentie, une future compagnie. Tant bien que mal, la mère négocie avec la diablesse, concluant un pacte nécessitant de remettre sa fille entre les mains de la créature le jour de son seizième anniversaire. Le pacte, dans le sang, fut scellé. La mère cacha l’enfant, l’enferma dans une grotte sacrée, loin des regards, loin des rumeurs, feintant la mort, jouant l’oubli. Malgré toute cette mise en scène, toute cette mascarade, la détentrice des maléfices, l’esprit errant des bois, vint à la rencontre de la jeune femme, la libérant de sa prison de pierre, espace semblable à la caverne de Platon, et l’expose à la liberté de l’astre, à l’infini de la nature. Une initiation mouvementée débute entre humanité désirée et exil irréversible.

Goran Stolevski, pour son premier long-métrage après quelques courts dispersés mais remarqués, vient sur les territoires de la folk horror, poursuit un courant s’étoffant avec virtuosité depuis quelques années que cela soit chez Ari Aster, Robert Eggers ou encore David Lowery, vient à redéfinir, à apporter sa propre vision de la sorcellerie, et de ses sorcières, entre liberté et condamnation. Dès l’ouverture, nous sommes propulsés dans la rétine d’un cinéaste qui respire l’amour de l’univers singulier de Terrence Malick. Toute en légèreté, la caméra du réalisateur australien, dépasse rapidement les simples enjeux entre individus, il s’engage dans une vision cosmique où chaque être vivant capturé par l’objectif, des humains aux arbres en passant par les bêtes jusqu’à la moindre parcelle de terre, devient un élément à prendre en considération, une mécanique à saisir et s’approprier pour discerner les énergies invisibles du film qui font toute la narration.
D’un mouvement à un autre, de la forêt au village, une architecture gargantuesque se met en place, tout en gardant la simplicité qui fait la grâce du cinéaste texan dont Stolevski semble si proche d’un point de vue sensible. Une vision qui vient aussi à exhumer le travail de Nietchka Keene, dans un espace connexe avec Hinterland et Quand Nous Étions Sorcières, questionnant les mondes indicibles et le statut si particulier de la sorcière, entre civilisation humaine et être connecté à la nature, aux territoires extra-sensoriels, ouvrant une vision d’un caractère hybride.
You Won’t Be Alone divise d’ailleurs le monde en deux dès lors que les rouages et fonctionnements de la sorcière selon Stolevski sont mis en place. D’une part la nature, terrain de l’inné, de l’autre les villages, espace figuratif, construction d’un réel factice ne répondant qu’aux lois d’humains egocentrés, l’image de Dieu. Dans ce récit d’opposition, il construit des points de traverse, il construit une sorcière qui ne veut pas de sa condition, de sa condamnation, statut hérité sans même avoir été exilé par la société.

La figure de la sorcière, la mangeuse de loups originelle, se dessine comme personne injustement bannie, individu condamné, blessé et chassé, laissant alors ses capacités à percevoir les mondes invisibles, ceux que les bêtes discernent encore, apparaître. Débute alors une vie de rancune, en tant qu’espèce solitaire, maillon décalé, et bête errante, ouvrant sa chair pour posséder les environs, ne faire qu’un et changer, modeler son apparence. Reste que l’insouciance des bois appelle mais l’âme en peine, les constructions humaines internes, tiraille. La vengeance, elle, résonne. De la solitude naît les voix du chaos.
La jeune sorcière, promise à l’éternité pour errer, quant à elle, essaie l’intégration en terre humaine, sans en connaître les codes, se confrontant toujours à l’impasse et au rejet, souhaitant néanmoins vivre l’existence lui ayant été dérobée.
Connaissant les chants invisibles et les courants énergétiques transcendantaux, la jeune femme muette ouvre sa chair, écarte son vide intérieur et ingère. Elle dévore pour mieux comprendre, elle mange pour mieux posséder, elle laisse pénétrer pour mieux devenir.

Se poursuit alors une lecture âpre de l’humanité. De corps de femmes à celui d’enfants en passant par celui d’hommes, l’apprentie humaine se trouve confrontée à un monde qui n’est qu’illusions, qui n’est que mécanismes arbitraires. Stolevski saisit l’humain comme le plus sensé des animaux, celui qui détruit, celui qui soumet, celui qui construit des frontières, pour mieux s’enfermer et s’isoler de sa mère : la Terre. Derrière le regard des femmes, un monde gestuel précis est à connaître, un monde d’émotions factices est à apprendre, du rire aux larmes, jusqu’aux us et coutumes face aux hommes. Un chemin où le moindre faux pas dirige la femme vers l’exil, celui des flammes, jusqu’à ce que la douleur ne fasse jaillir le surnaturel, l’au-delà sur Terre, la sorcière errante. Derrière le regard des hommes, un monde de camaraderie pervers, compétiteur, où la force brute régit le puissant et où le doute construit le banni. Enfin, derrière le regard de l’enfant, reste à la sorcière la possibilité de se constituer être humain, la voie pour apprendre, sans forcément comprendre. Dans ce monde de lois, de rituels, de coutumes, qui ressemble finalement bien plus à de la sorcellerie, poussant à corrompre les âmes, éteindre la flamme de la liberté, Stolevski touche toute la rance de l’humanité mais aussi son insolente beauté.
Dans ces méandres, dans cette immense toile, qui joue des temps, des territoires et des héritages, le réalisateur n’oublie jamais son récit, sa dynamique, celui d’une femme en quête d’émancipation, en quête de sa liberté d’exister, comme elle le désire. Un périple protéiforme qui fascine.
You Won’t Be Alone est un immense film, un labyrinthe cosmique, mettant toutes les entités vivantes en réseau, réussissant le prodige d’intégrer la chair pour ouvrir les regards, permettant d’intégrer les charognes pour lire un monde que nous oublions, pour décrypter un univers qui s’est obscurci à chaque pierre ajoutée aux cathédrales de nos civilisations en perte de sens à force d’en chercher toujours plus, jusqu’à l’anéantissement. Noomi Rapace, que nous redécouvrions dans Lamb, irradie l’écran, amenant une poésie étourdissante, qui est soutenue tout du long par l’intégralité d’un casting surprenant, qui porte à nos consciences une saisissante Sara Klimoska.
Quant à Goran Stolevski, nous sommes face à un réalisateur qui a tout pour devenir un incontournable, un magicien qui saisit les invisibles pour mieux les interroger, venir faire résonner dans nos carcasses cinéphiles des horizons que nous n’espérions plus.



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