Objet du documentaire : Quatre travailleuses du sexe transgenres noires racontent leur vie dans des entretiens intimes et francs.
| Réalisatrice : D. Smith |
| Genre : Documentaire |
| Durée : 72 minutes |
| Pays : Etats-Unis |
| Date de sortie : 29 novembre 2023 |
Dans un noir et blanc organique, texturé, un premier témoignage, une femme trans noire, la trentaine, face caméra, revient sur l’une de ses passes ayant tournée au fiasco. L’homme avait sorti son pistolet, l’avait posé sur le lit, la jeune femme, quant à elle, prise de panique, attrapa l’arme, enfonçant la gâchette à plusieurs reprises, aucune balle ne sortit, s’ensuit un combat jusque dans la cage d’escalier de l’immeuble. Elle se réfugia dans un véhicule voisin, il s’échappa. Quelques jours plus tard, l’homme et la femme se retrouvèrent, abordèrent ce malentendu et passèrent à l’acte initialement prévu.
Du chaos à la luxure, de la jouissance à la mort, un combat entre Éros et Thanatos débute, Kokomo City est lancé.
D. Smith introduit son documentaire autour des femmes trans noires travailleuses du sexe aux États Unis à la manière d’un électrochoc.
En un témoignage et un montage astucieux pour prolonger les paroles, nous sommes projetés en dehors de nos assises au cœur de ce monde dont nous percevons les contours mais dont nous savons peu de choses, l’ascenseur émotionnel est effrayant, des rires à la frayeur.
Le film continue sur cette lancée, celle de croiser témoignages et montages explicites, un dynamisme, qui, croisé à la bande son ne laisse aucun répit, et plonge nos regards et pensées dans un monde souterrain à la fois fascinant et tétanisant.
Chaque témoignage à son lot d’horreur, chaque témoignage à son lot d’impasse, chaque témoignage à son lot de joie, chaque témoignage à son lot d’espoir.

A aucun moment la réalisatrice ne choisit le misérabilisme, elle pointe sa caméra vers la lumière malgré cette image pétrole où tout semble se faire dévorer par les ténèbres. Elle cherche les chemins de traverse pour des vies de condamnées, de naissance, à la recherche de failles, d’espaces d’évasion secrets mais non contrôlés par le système.
Ce territoire, celui des trans, est la possibilité de s’extirper dans un monde bicéphale, celui des hommes, celui des femmes ou encore celui des blancs, celui des noirs. Comme l’est indiqué dans le documentaire, vu par les blancs, les noirs sont soit aux champs, soit à la maison, les trans, elles, ne sont ni acceptées aux champs ni à la maison, alors il ne reste plus qu’à s’évader créer son propre espace, insaisissable, le corps pour seul outil.
Dans ce parcours qui cible en premier lieu les femmes trans, la cinéaste réussit à ouvrir le spectre de son objectif et capter en périphérie toute une nation, par jeux d’ombres, partant des lieux sans noms, ceux où les rencontres charnelles opèrent, ceux où les hommes abandonnent leurs contrôles, ceux où les femmes reprennent leurs droits, et allant dans l’antichambre de la gloire, satisfaire des fantasmes tabous, détenant des secrets interdits.
Un étrange décalage opère et D. Smith prend toujours le temps de définir, d’exprimer ses idées avec clarté pour un public n’étant pas nécessairement à jour sur tout ce paysage genré et sexuel contemporain.
Tout en didactismes, loin de tout hermétismes communautaires et notionnels, la force de Kokomo City est celle d’accompagner le regard, de guider dans ces méandres qui partent des ghettos jusqu’aux plus hautes sphères de la société, qui sont seulement esquissées, décryptant une vie de femme trans, de la vie passée à la volonté d’affranchissement de la prostitution en passant par les nombreuses opérations, sans jamais prendre de pincettes, parfois crues mais constamment sincères, honnêtes.

Néanmoins, malgré tout ce dispositif bien amené, la cinéaste ne réussit pas à conserver sa lancée et se trouve très vite dans des témoignages répétitifs, dans des réflexions analogues et a du mal à faire mûrir son sujet, laissant percevoir un monde infiniment complexe et intrigant mais n’ouvrant jamais franchement la porte.
De ce fait, Kokomo City donne l’impression d’un documentaire trans à destination d’un public cis, une sorte de guide de vulgarisation, appuyant sur les gros traits de cette communauté parallèle, sans jamais finalement pénétrer pleinement le sujet, soulever réellement le débat.
Kokomo City est un documentaire percutant, qui tire au cœur de la communauté des femmes trans noires travailleuses du sexe, esquissant leurs quotidiens, leurs anecdotes, leurs vies, mais n’allant pas au-delà, dessinant en surface un horizon fascinant, palpitant, mais l’esquivant toujours pour retomber dans des témoignages qui se répètent et sont au bout d’un certain moment écrasés par le montage hyperactif, qui ne trouve pas une grande utilité dans la naissance des idées du film.



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