Nurture : Critique / Délitements Physiques et Psychiques, La Lente Rancune Du Temps

Synopsis : Un homme souffrant d’un retard émotionnel doit faire face à la profonde rancœur qu’il nourrit à l’égard de sa mère malade.

Réalisateur : Sasha Agirov
Acteurs : Jacqueline Robbins, Joyce Robbins, Kerry Sandomirsky, John JJ Miller
Durée : 15 minutes
Genre : Drame, Horreur
Pays : Canada
COURT-MÉTRANGE 2023

La nuit est déchirée par un cri. Dans le lit d’une maison familiale défraîchie, un corps exulte.
Nurture démarre.
Nurture est l’histoire d’un homme, à la quarantaine passée, bedonnant, célibataire, vivant avec une mère grabataire et ayant une hygiène de vie plus que douteuse. Lorsqu’il rentre, le soir, il attend dans sa voiture, redoute de passer le pas de la porte, de retrouver une mère tant aimée que détestée, le cœur entre la larme et la lame.
Une relation des extrêmes, une liaison étrange dont seul le temps a le secret se dévoile, une intimité schizophrénique entre rejet et amour.

Ce qui frappe dès les premières secondes du film, c’est tout d’abord son esthétique. Une plongée dans une image aux noir et blanc grisonnants s’esquisse, un écrin dans lequel les ténèbres ne vont cesser d’entrer en contact et révéler le fond d’âme tant de la mère, du fils que de la bâtisse. L’histoire de cette maisonnée sans jamais être énoncée, hurle de par la décomposition de ses architectures, de par ses papiers peints qui bavent, de par l’insalubrité générale, de par ses corps qui se soutiennent comme ils se blessent.
Face au temps qui passe et aux décennies d’investissements et d’espoir vains, nous assistons au délitement, à une sorte de fin des temps de cette cellule humaine.
La maison devient monstre. Une entité qui s’effondre et sous la pression ouvre des brèches au cœur des individus, crée des failles et sépare les énergies, les pulsions. La vie ne fait qu’un avec la mort, ce sont ici deux entités en suspens, dissimulées dans des recoins crasseux qui contemplent l’anéantissement de l’humain et de la misère qu’il a élevé.
Les deux tenants de l’existence, un troublante relation Eros/Thanatos, abandonnent face à tant d’horreurs intimes, d’immondices ambiantes.
L’air vicié de la demeure a poussé à la folie, à l’hystérie et dès que l’air extérieur les touche, ils contemplent avec aigreur leurs situations, leurs chemins qui ne les mène que vers leur caveau putride, maison qui fait remonter à notre bon souvenir tant Psychose que Long Pigs.

Il semble évident face à la manière de capturer l’espace et le temps, de mouvoir ses personnages mutiques, de façonner son climat, que Sasha Argirov, et le directeur de photographie, Peter Hadfield, sont des cinéastes dans les traces de Lav Diaz.
Il y a cette relation aux plans fixes, à cette sacralisation du temps, cette rupture sur la folle vitesse du monde dans lequel nous sommes échoués, où il est enfin possible de distinguer des êtres, des psychés et des corps sans jamais s’empêtrer dans de sempiternelles et stériles discours.
Nous sommes au cinéma et l’image nous parle. Une situation de plus en plus rare ces dernières années, où tout passe par le cut hystérique, l’art du montage frénétique, perdant alors toute substance et toute vie.
Nurture, lui, est le contre exemple de ce cinéma de la dégénérescence, là où il nous montre pourtant la putréfaction tant physique que mentale, c’est un cinéma des silences, des détails, des énergies et avant tout de l’envoûtement.

Sasha Argirov, avec ce second court-métrage, s’affirme comme la jeune rétine la plus fascinante depuis des lustres.
Un esprit de cinéaste rare qui a saisi la manière de faire exprimer les mondes invisibles que cela soit la pensée, le temps, les énergies jusqu’à la molécule qui entre en contact et joue de variations sur nos êtres.

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Un espace de recherche, d’exploration, d’expérimentation, du cinéma sous toutes ses formes.
Une recherche d’oeuvres oubliées, de rétines perdues et de visions nouvelles se joue.
Voyages singuliers, parfois intimes, d’autres fois outranciers, souvent vibratoires et hypnotiques.
De Terrence Malick à Lucio Fulci et Wang Bing, en passant par Jacques Rivette, Tobe Hooper, Nuri Bilge Ceylan, Agnès Varda, Lav Diaz ou encore Tsai Ming-Liang, laissez-vous porter par de nouveaux horizons, la rétine éberluée.

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