Objet du documentaire : Un hôtel pour personnes défavorisées en plein New York. Des mouvements, des architectures et des quotidiennetés.
| Réalisatrice : Chantal Akerman |
| Genre : Documentaire expérimental |
| Pays : Belgique, Etats-Unis |
| Durée : 63 minutes |
| Date de sortie : 1972 |
Au cœur d’un hôtel accueillant un public défavorisé, une caméra erre, celle de Chantal Akerman : à la rencontre des habitants, de leurs mouvements, de leurs flux, de leurs quotidiens mais aussi en tant qu’analyste de l’architecture des lieux, dédale optimisé pour tasser une population toute entière.
D’une ouverture de porte d’ascenseur à une autre, les numéros des étages défilent, les dimensions hors normes de l’édifice, elles, commencent à se bousculer dans nos esprits.
Les habitants, visiteurs et autres travailleurs, se croisent, se bousculent, connaissent les interstices et infinis couloirs de ce monstre de béton. Loin de toute lumière, dans cette opaque fourmilière, les rares failles pour laisser l’astre nourrir le corps, sortir des ténèbres, restent les éparses fenêtres des logements ou encore les issues de secours, ouvertures vers l’extérieur ressemblant plus à un appel vers l’autre monde qu’à des retrouvailles libertaires.

C’est dans cette étrange souricière que Chantal Akerman construit son premier moyen-métrage.
Une aventure expérimentale envoûtante qui pose déjà de nombreuses mécaniques que nous retrouverons dans Jeanne Dielman.
Elle monte un projet reposant sur un dispositif de cinéma tout aussi singulier qu’hermétique, minimaliste que complexe.
Dans le silence absolu, la cinéaste ayant coupé le canal sonore, et dans des placements, mouvements, de caméra restreints, entre plans fixes et travellings avant/arrière, elle parvient à capturer tout à la fois une population, la société dans laquelle cette dernière évolue et ses impasses.
En partant du hall d’entrée, de son agitation, jusqu’aux toitures et vues sur une ville tout en répliques, aux dizaines de constructions similaires et connexes, en passant par les étages, cages d’escaliers dérobées, couloirs labyrinthiques et froide intimité des foyers ressemblant avant tout à des clapiers, Akerman questionne la gestion par la ville de New York de la misère grossissante, de ses tours au bord de l’effondrement et leurs motifs terrifiants rappelant les baraquements concentrationnaires.
Dans cette étude des espaces et des vies traversantes, Hotel Monterey tisse entre le regard spectateur et l’image projetée, un entre-deux, une antichambre, qui à partir de la moitié de la proposition, actionnant les travellings, transforme le regard scrutateur en regard acteur. Une puissance de cinéma sidérante.
Alors que nous étudions les gestuelles, habits, architectures, textures et lumières, un spectre vient à nous saisir. Une présence fantomatique transposant nos perspectives, ne sombrant jamais dans le voyeurisme, mais plongeant dans l’humain et ses constructions déshumanisantes.

Dans ce théâtre de la vie, en pleine décrépitude, où les murs glacés aux textures pégueuses, où l’humidité semble dévorer la moindre vie pour mieux la réinvestir dans son pourrissement, il y a une dynamique troublante : celle des portes, qui s’ouvrent et se ferment, celle des portes qui invitent à l’intime comme elle rejettent à l’anonymat.
Le voyage suit quelques silhouettes qui s’enfoncent dans les multiples ramifications faites de ciment, sable, gravier et eau, ancrant les habitants à l’état de fossile, les cristallisant dans leurs quotidiens, posant inertes dans l’attente de jours meilleurs, posant inertes face à l’horizon d’années de supplices.
Les sorties ne mènent qu’aux lumières de la ville, celles dont Chaplin nous racontait ses troubles, poussant une fois de plus à se contenter de misère.
L’humain est prisonnier de ses perceptions, de ses certitudes. Un prisonnier qui, de plus, fortifie ses tours déshéritées, recouvrant ces dernières de ferrailles, piques et clôtures, afin de donner à l’individu dépossédé l’impression d’une richesse à protéger.
Le capitalisme est poussé à son paroxysme, celui de l’illusion de propriété, celui de la perte de toute individualité.

Hotel Monterey est un monument de cinéma expérimental, un pilier d’avant-garde, qui, dans l’observation et la déconstruction des espaces et des âmes qui y errent, révèle tout un modèle de société, tout une mécanique de gestion des êtres, de leurs corps à leurs pensées.
L’Hotel Monterey n’est alors ni plus, ni moins, qu’un contenant à petites mains, sacrifiables et interchangeables, aux logements prisons, croyant à de troubles libertés illusoires.
Chaque âme pourrait alors devenir une nouvelle analyse, une nouvelle expérience de cinéma, proche de Jeanne Dielman, questionnant les rituels quotidiens, et les chaînes, mécaniques qui poussent à croupir dans une misère tenace.



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