The Orchid Gardener : Critique et Test Blu-Ray

Synopsis : Victor Marse, jeune artiste en crise, tente d’échapper à l’ennui en cultivant son amour Eliza, comme un jardinier cultiverait une orchidée.

Réalisateur : Lars Von Trier
Acteurs : Lars von Trier, Inger Hvidtfeldt, Karen Oksbjerg, Brigitte Pelissier
Genre : Drame expérimental cynique
Durée : 35 minutes
Année : 1977
Pays : Danemark

Potemkine, à l’approche des fêtes de fin d’année 2023, vient de dégainer sa supernova, rien de tel n’avait vu le jour depuis les coffrets monolithiques Werner Herzog et Eric Rohmer, avec l’arrivée d’une édition quasi-intégrale du cinéma de Lars Von Trier. Seul manque à l’appel L’Hôpital et Ses Fantômes et quelques courts-métrages.
Cela faisait des années chez Kino Wombat que nous espérions une telle sortie, et à vrai dire nous ne l’attendions plus. Lars Von Trier, bien que disserté pour la première fois ici, est certainement le cinéaste le plus inspirant au fin fond de notre terrier.
Le coffret présenté est si imposant, titanesque, que pour gagner en lisibilité, et ne plus se battre constamment avec les limites architecturales de WordPress, Kino Wombat a pris la décision de revenir autour de la bête film par film.
Le monstre éditorial se présente sous la forme d’un luxueux pavé coulissant renfermant les différents films dans des éditions individuelles, avec de nouveaux visuels très inspirés.
Pour commencer notre périple, nous nous dirigeons autour du disque renfermant trois œuvres inédites The Orchid Gardener (1977), Medea (1988) et D Dag (2001).

L’article suivant s’articulera autour de The Orchid Gardener. Une proposition en deux temps :
I) La critique de The Orchid Gardener
II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray

I) La critique de The Orchid Gardener

Victor Marse est un jeune homme, un jeune artiste, en crise. Son souhait le plus cher, s’affranchir des affres du passé, repenser l’humanité en dehors des geôles de temps révolus, sortir des ruines, à la recherche d’une harmonie loin d’un chaos cultivé par une population hantée et répétant les mêmes schémas, faute à un devoir de mémoire harassant, faute à un fatalisme terrassant.
Dans cette quête d’un art de l’affranchissement, le jeune créateur rencontre Eliza, muse envisageable, lumière dans la nuit, espoir à cultiver pour bâtir la pensée de demain.

D’une troublante temporalité, pour une oeuvre suivant une personnage d’avant-garde ayant pour volonté la disparition des spectres, Lars Von Trier joue avec sa marionnette provocatrice et instable. Il travaille de contre pied pour aller à l’encontre de l’ordre établi, œuvrant constamment dans la constitution d’une liberté individuelle.
Le cinéaste place dans ce spectacle les mécanismes qui font sa filmographie que nous connaissons aujourd’hui.

The Orchid Gardener est une pièce-Nostradamus, une empreinte prophétique, où un plan, une phrase, une lumière vient annoncer les chantiers à venir du cinéaste.
Que cela soit dans Dancer In The Dark, et sa scène de pendaison, Epidemic, et son noir et blanc pétrole, son cinéma vérité, Nymphomaniac, et la cravache, l’auto-destruction, Antichrist, et son expérimentation de l’invisible, des champs métaphysiques, l’aliénation de l’esprit humain, ou bien même le récent The House That Jack Built, et son humour macabre, tout est déjà présent, tapi dans les recoins, dans ce moyen-métrage expérimental.

Avec une liberté de ton obsédante, marque de fabrique de son créateur, le chemin de cinéma proposé mène au coeur d’un regard intime du réalisateur sur sa propre personne.
La mégalomanie de Lars Von Trier jaillit sur la pellicule.
Victor Marse est Lars Von Trier, acteur, psyché, regard et malade.
Lars Von Trier est Victor Marse, rêveur désillusionné, mélancolique et potentiel suicidaire.

Le voyage conduit dans les coulisses du monde, dans les coulisses de l’âme, entre société sous le sceau maudit de la seconde guerre mondiale, cicatrice omniprésente, et grilles derrière lesquelles corps et sexes cloisonnent, quelque part entre amour maternel et relations charnelles, entre homme et femme, entre noyade et morsure de la flamme, entre passé charnier et avenir ruine, entre rêve et asphyxie.
Des strates de domination se révèlent, ordre méticuleux que la société suit jusqu’à son anéantissement, sans jamais observer la périphérie, où la nature glisse les secrets d’une chute à venir, où la nature siffle les issues pour repenser l’humanité.
La singularité du regard s’opère alors dans la manière de ne pas jouer les oppositions mais bien plus d’expérimenter le caractère fusionnel de ces variables.

Victor Marse est à la fois homme et femme, tyran et martyre, corps et esprit, vivant et mort. Victor Marse est autogame. Victor Marse est une orchidée.
Toute la complexité de nos structures mentales et sociétales éclaboussent la rétine à travers cet étrange personnage, tout en contradictions, et fatalement tout en vérités.
Dans la recherche de l’autre, de l’âme soeur, de la muse, de la pièce pour combler le vide existentiel, The Orchid Gardener vient à soulever notre plus grande névrose, notre plus grande impasse, celle de toujours se chercher soi-même, de s’enfoncer dans un cercle égocentré, égocentrique, à la recherche d’un miroir, source même de l’échec.

Dans ce labyrinthe clairvoyant transitant sur les étapes de constitution de l’individu de l’enfance à l’âge adulte en passant par l’adolescence, un arc cinéphile s’ordonne.
Lars Von Trier a déjà une idée de sa propre esthétique, héritière d’une passion du septième art. Il reprend les archétypes l’ayant bercé mais s’en moque, joue de malice en réorganisant la technique face à la sémantique.
Du Lili Marleen de Rainer Werner Fassbinder jusqu’au Persona de Bergman en passant par Le Chien Andalou de Bunuel, et inondant nos consciences d’un foisonnant regard et constat autour du cinéma européen, The Orchid Gardener parle autant de la pensée torturée de son réalisateur rêveur désabusé, que de nos sociétés malades et de nos arts miroirs que nous contemplons, applaudissons et dont jamais nous ne saisissons les avertissements.

Une plongée au cœur d’un artiste, et sa vision, souhaitant se libérer du temps et de l’histoire, des rapports humains et leurs certitudes, du lien entre mère et femme, amour et mort, variables qui en interne sont autant d’écartèlements que de caresses épineuses.
Brûler la chair et plonger l’âme dans les ténèbres, voici l’un des premiers mirages maudits du cinéaste.
Tout Lars Von Trier est déjà présent dans ce moyen-métrage cynique, relecture torturée et sexuée de Le Miroir réalisé par Tarkovski, un hommage tout comme un anti-film, les portes du chaos tout simplement.

II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray

Image :
Respectant le format 1.77 original, la restauration de cet inédit dans la filmographie de Lars Von Trier est d’une qualité considérable au vu de l’état du matériel d’origine.
La copie bien que traversée de nombreuses poussières, pocs, griffures et fourmillements, bénéficie d’une restauration très précise.
Le piqué est affûté, et par delà les dégâts, le niveau de détails est surprenant, tout comme les contrastes et le respect de la texture pellicule qui font de cette pièce oubliée du réalisateur, un petit classique à réintégrer, à contempler, de par sa singulière beauté enfin rendue.

Note : 7 sur 10.

Son :
Une unique piste VOSTF stéréo est proposée qui sans atteindre des sommets, ce n’était d’ailleurs pas ce que nous attendions de cette oeuvre expérimentale, réussit à trouver une certaine jeunesse, s’éloigne des bruits parasites, des affres du temps pour toucher une certaine clarté et nous porter au coeur de la proposition.

Note : 6.5 sur 10.

Suppléments :
Aucun supplément sur ce disque ou autour de The Orchid Gardener de façon spécifique.
Cependant, nous nous passerons de donner une note car le coffret Potemkine regorge de très nombreuses heures de suppléments qui font de l’édition dans sa globalité un sommet en matière de contenu.

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