Trois Chemins Vers Le Lac : Critique et Test Blu-Ray

Synopsis : Élisabeth, 40 ans, rend visite à son vieux père dans les environs de Klagenfurt. Là, elle se remémore son enfance et sa vie sentimentale.

Réalisateur : Michael Haneke
Acteurs : Ursula Schult, Guido Wieland, Walter Schmidinger
Genre : Drame expérimental
Pays : Autriche
Durée : 93 minutes
Année : 1976 (télévision) / 21 Novembre 2023 (Blu-Ray

La fin d’année 2023 est certainement la plus palpitante en matière de sorties vidéos depuis au moins une décennie.
Trois coffrets, trois chaos, trois cinéastes : Béla Tarr, Lars Von Trier et Michael Haneke.
Ces trois sorties, il est vrai, prennent entièrement notre espace mental et l’actualité de nos parutions.
Dans le cas du cinéma de Michael haneke, nous commençons l’exploration du coffret quasi-intégral en exhumant sa filmographie de manière chronologique.
De la sorte, nous commencerons par nous intéresser à son très rare second film : Trois Chemins Vers Le Lac.
Le coffret se présente sous la forme d’une box conséquente, renfermant les éditions individuelles de chaque film.
Dans le cas du téléfilm Trois Chemis Vers Le Lac, ce dernier est compilé sur une disque Blu-Ray avec l’oeuvre suivante : La Rébellion.

L’article autour de Trois Chemins Vers Le La s’organisera en deux temps :
I) La critique de Trois Chemins Vers Le Lac
II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray

I) La critique de Trois Chemins Vers Le Lac

Second long-métrage de Michael Haneke, Trois Chemins Vers Le Lac est une adaptation de l’oeuvre littéraire de Bachmann.
Le cinéaste autrichien suit, dans cette réalisation pour la télévision, les pérégrinations de Elisabeth, la quarantaine -qui paraît avoir la cinquantaine-, au tournant de son existence, lors d’une visite à son père demeurant à la campagne.  
Une gare, deux voies, juste de quoi venir et repartir.  
Elisabeth, photographe de renom, a toujours rêvé de fuite, d’ailleurs, de liberté, loin de cette bourgade-impasse.
De retour dans le village de ses origines elle tisse sa toile vers l’exil, celui du retour, le grand retour, aux racines tant familiales que culturelles, loin de ses échappées à travers le monde. Le temps est en suspens. La mémoire s’active, les pensée galopent. En elle, le puzzle éparpillé d’une vie prend forme, crée une dynamique.
En périphérie de la ville, une forêt et ses sentiers, chemins intérieurs et oubliés, dont seulement trois mènent au lac, mirage d’une promesse impossible.  
Les marches débutent, réveillent les temps évanouis, les événement non digérés.
Elisabeth, la femme indépendante que nous pensions deviner, est tiraillée, écartelée, entre trois pôles : son père, son frère et le grand amour disparu.  
Une trinité maudite, une prison de l’esprit, où la vie ne passe que par un jeu d’accords entre ces différents visages masculins. Elisabeth doit trouver son sentier, loin des chemins balisés par son entourage, au-delà de la fuite géographique, au cœur d’une reconstruction intime.

Derrière ses premiers pas en tant que réalisateur, Haneke présente son style, ses questionnements et sa profonde fascination autour des maux qui rongent l’humain.
La dimension la plus intrigante avec Trois Chemins Vers Le Lac est la découverte du façonnement du cinéma hanekien, cette rigidité, ce perfectionnisme, cette rudesse dans la reconstruction du réel, qui ici est marquée par ses influences de cinéma, une situation rare chez le cinéaste.
On retrouve Alain Resnais, on pense à Muriel Ou Le Temps D’Un Retour, Jean-Luc Godard, Michelangelo Antonioni ou encore Rainer Werner Fassbender, à travers ce portrait de femme en quête d’émancipation.
Une structure, modèles de réalisateurs, qui s’évaporera par la suite, qui se fera digérée, après quelques fascinantes expérimentations formelles, pour devenir un cinéma qui n’appartient qu’à lui, avec ses propres codes et mécanismes.
On note d’ailleurs quelques effusions émotionnelles plutôt rares chez le cinéaste autrichien, qui préfère le mot juste, le geste symbole à l’expression incontrôlée.

Mais attention, Trois Chemins Vers Le Lac est loin d’être seulement un essai, une recherche stylistique ou une oeuvre de jeunesse. Il s’agit ici de d’une oeuvre oubliée et pourtant incontournable du cinéma moderne.
Haneke tisse à travers le portrait d’Elisabeth tout autant un photogramme d’une Autriche encore prisonnière des exactions de la guerre que la cellule sociétale de la femme, n’ayant de liberté que sous acceptation d’une figure soit paternelle, maritale ou fraternelle.
A travers ces sentiers qui mènent au lac, paradis promis, dont les embûches de parcours empêchent l’accès, le réalisateur construit tous les mécanismes qui assurent l’horizon et embourbent pourtant la moindre avancée. Les lendemains lumineux sont à portée de main, mais une chaîne retient.
Le montage sous forme de fragments, mêlant les temporalités, les histoires intimes et familiales, font pénétrer le corps, font découvrir l’âme torturée d’Elisabeth en dévoilant sa cartographie interne, celle par delà les organes, les cicatrices du temps qui posent le sceau de l’auto-destruction, du sabordage, au plus profond de la chair.

Trois Chemin Vers Le Lac est un véritable dédale, puzzle à reconstituer, pénétrer le subconscient afin de dépasser l’impasse de vie, celle imposée par l’entourage et l’environnement dans lequel on évolue.
Haneke n’a jamais été aussi près de la cage, Haneke n’a jamais autant flirté vers la remise en liberté de l’un de ses personnages.
Il accompagne le lourd parcours, travaille le moindre mouvement de caméra, le moindre agencement intérieur comme extérieur pour prolonger l’état psychologique d’Elisabeth.
Il répand de-ci, de-là, les indices vers la libération, les outils pouvant permettre son émancipation en tant qu’individu, la fin de la fuite pour exister.
Une oeuvre à explorer, à analyser. Une oeuvre dangereuse où il est si bon de se perdre pour mieux se retrouver.

II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray

Image :
Nous avions vu passer par-ci, par-là, des extraits et rares images du film particulièrement dégradés, depuis la sortie du premier coffret Haneke par TF1 Video, il y a dix ans.
Cependant, il semblait vain d’espérer croiser un jour cette curieuse oeuvre de jeunesse.
Arte France propose une restauration datant de 2023 qui risque de ravir tous les curieux et passionnés du réalisateur autrichien.
Le travail de l’image, son piqué et le respect de la texture pellicule 16mm font de cette édition Blu-Ray une véritable résurrection. Le grain est assez présent, fourmillant. Quelques séquences de nuit ont du mal à trouver une stabilité.
Il est surprenantde voir également à quel point les couleurs ont été harmonisées, savamment conservées, réinstallant le film dans cette génération post-nouvelle vague.
Un beau travail.

Note : 7 sur 10.

Son :
La piste son, quant à elle, reste cantonnée à la scène frontale, mais a été finement nettoyée. Les voix ressortent bien sans jamais saturer et l’ambiance sonore porte le regard. Une réussite.

Note : 7 sur 10.

Suppléments :
Un unique supplément, qui est déjà amplement suffisant vu la mine d’or que représente le coffret dans sa totalité.
Il s’agit ici d’un entretien entre Michael Haneke et Olivier Père, un échange revenant autour du film, de son origine à sa sortie. Olivier Père trouve toujours les questions justes pour amener le cinéaste à être précis et fourni dans ses réponses.


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