Synopsis : Un raz de marée inonde une partie de la côte de Tokyo. Après avoir pensé qu’il s’agissait d’une catastrophe naturelle, les scientifiques se rendent compte que le responsable de ce désastre n’est autre que Godzilla, une créature géante prête à tout détruire sur son passage.
| Réalisateurs : Hideaki Anno, Shinji Higuchi |
| Acteurs : Hiroki Hasegawa, Yutaka Takenouchi |
| Genre : Kaiju, Drame politique |
| Durée : 120 minutes |
| Date de sortie : 2016 (Japon) / Décembre 2023 (France) |
| Pays : Japon |
Baie de Tokyo, journée ensoleillée, pas un nuage à l’horizon. Un yacht dérive au large. A son bord, il n’y a plus personne, seuls d’étranges documents remplissent l’embarcation.
Une vibration parcourt le bassin tokyoïte. Un geyser déchire le ciel. Les tunnels s’effondrent.
Le premier ministre prépare son communiqué autour d’un phénomène naturel dramatique, mais rationnel.
A la télévision, les médias, eux, ont les caméras braquées sur une étrange tentacule sortant des flots. La population est prise de panique. La créature qui semblait vivre dans les eaux se hisse sur la terre ferme. L’organisme au physique de triton évolue à vue d’oeil.
Le gouvernement est impuissant, incapable de gouverner.
Le chaos s’empare des rues, la machine bureaucratique s’enlise, les relations internationales se tendent.
La possibilité d’interventions armées dans la capitale ravive les souvenirs douloureux d’une Seconde Guerre Mondiale, les spectres encore criards de l’impérialisme américain grondent au loin.
Pendant ce temps, la bête avance, les quartiers s’effritent, s’effondrent.
La ville change de visage. Le monde découvre les ténèbres qui ont savamment et minutieusement été occultés depuis de nombreuses décennies. Ce qui avait été enterré resurgit.
Réalisé par Hideaki Anno, père de la saga Evangelion, et Shinji Higuchi, nom auquel on doit la réalisation de L’Attaque Des Titans, Shin Godzilla est une oeuvre qui focalise le regard sur l’humain, à travers sa civilisation auto-destructrice, avant de se concentrer sur la bête.
On y ressent les fourmillements au coeur de la nation, les structures trop rigides en proie à l’effondrement, le tout par le prisme des organes politiques du pays, à la rencontre d’une impasse bureaucratique et démocratique où les dirigeants fuient les responsabilités, où personne ne souhaite être décisionnaire.
Godzilla est le miroir de nos impasses muettes.
Un retour de bâton effrayant, où à force de jouer aux dieux, à force de titiller le nucléaire, à force de distordre le réel, d’annihiler la moindre trace de nature, l’humanité se retrouve face à l’écosystème qu’il a perverti, dévié.
L’évolution est détraquée, Godzilla mute à vue d’oeil.
Un métabolisme nouveau est né. Nous en sommes à l’origine.
Un nouveau métabolisme est né, qui risque bien de nous remplacer. Le moindre réseau trophique est en passe de disparaître, de se transformer.

Dans ce combat confrontant notre civilisation à la salamandre géante, il y a tout à la fois notre péril mais aussi celui de la Terre toute entière.
Tout a été recouvert de béton, d’asphalte, la jungle urbaine est la nouvelle norme, rejetant gazs toxiques et déchets nucléaires.
Le duo de réalisateurs parvient à faire ressentir la planète comme un tout au bord du gouffre et porte un regard d’une empathie fascinante envers Godzilla.
Ils appuient la conscience, sans jamais verser dans la moralisation, au fur et à mesure du chaos en présence autour du rejet de notre propre espèce. Ils font de l’humain une erreur cosmique, entité vivante organisant sciemment des bombardements contre sa propre population.
L’humain maltraite l’atome, sous couvert de progrès, jusqu’à le soumettre au crime, jusqu’à en faire mort là où il devrait porter la vie.
Godzilla transparaît alors non plus comme menace mais comme gardien, force céleste, si ce n’est divine, lancée sur la planète bleue afin de réguler un évident et terrifiant naufrage.
La prouesse de ce Shin Godzilla est autant de réussir à mettre une déculottée aux productions américaines autour de la grande bête, avec son budget de tout juste 15 millions de dollars, que de retravailler le champ du cinéma grand public, d’établir une nouvelle passerelle vers le cinéma de divertissement sans sombrer dans l’absence de matière grise, en passant par un sincère travail autour des dynamiques narratives et structurelles.
Les effets visuels, eux, ne révolutionnent rien, ils sont parfois même médiocre, mais il y a cette force, une créativité particulièrement audacieuse où finalement les rugosités techniques s’évaporent et laissent nos rétines aux rêveries, à la fascination.
Shin Godzilla va à l’essentiel dans sa démonstration de gigantisme, ne déborde pas et évite l’excès.
La réalisation trouve la balance idéale pour développer le scénario sans jamais oublier le grand spectacle.
L’intrigue n’est pas un simple décorum pour Godzilla mais une véritable structure, un espace où il aurait été possible de placer le lézard uniquement en hors champ sans jamais amoindrir notre attention, sans jamais décevoir.
La lecture politique du pays n’a jamais été aussi centrale et acide.

En abordant cette figure classique du cinéma japonais sous un axe singulier, Shin Godzilla parvient à cracher une giclée corrosive au visage des élites japonaises, une déferlante pleine d’humour glaçant.
La silhouette du naufrage étatique et médiatique que fut Fukushima, le regard des Etats-Unis sur la défense nationale du pays et la course aux technologies avec la difficile convergence écologique, toutes les thématiques qui cisaillent en silence le pays jaillissent de manière frontale et puissante.
Il est possible de percevoir les failles du colosse nippon, entre les rires douloureux, les chaussées qui se dérobent métamorphosant la vile, les flots de civils tétanisés et les projections nucléaires de la difforme salamandre.
Shin Godzilla est une proposition en dehors des normes de la fresque Godzilla, un souffle inespéré pour ce chapitre 31 des aventures de la bête.
Hideaki Anno et Shinji Higuchi font ici preuve d’une redoutable intelligence tant dans l’écriture, que dans le montage épileptique couvrant alors tout autant de sujets que d’âmes stupéfaites déboulant sous nos yeux, du civil jusqu’au premier ministre.
Au-delà du film de Kaiju, ayant toujours eu un sous-texte politique, le film est un véritable pamphlet sur les relations internationales et les tensions endormies.
Godzilla soulève les flots, fend la Terre et révèle les pensées refoulées, celles ancrées depuis si longtemps dans la roche que leurs réapparitions pourraient nous pousser vers la fin de nos civilisations. Un choc.



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