Dead Slow Ahead : Critique / Chimère Des Flots, Horizons Amers

Objet du documentaire : Pendant plusieurs mois, le cinéaste Mauro Herce s’est embarqué à bord du gigantesque cargo My Fair Lady. Il y dresse un portrait unique de ce géant des mers, qui traverse l’océan à une cadence hypnotique opérée par le mouvement continu de ses machines.

Réalisateur : Mauro Herce
Genre : Documentaire expérimental
Pays : France, Espagne
Durée : 74 minutes
Date de sortie : 2015 (salles)

Sorti en 2015, premier long-métrage entre documentaire et cinéma expérimental réalisé par Mauro Herce, Dead Slow Ahead a réussi l’exploit de traverser les salles de l’hexagone et dépasser les artères festivalières.
Lauréat du prix spécial du jury à Locarno, la proposition s’aventure au cœur d’un cargo transportant des containers de blé.
Le cinéaste filme la traversée de l’Atlantique, aller et retour, du vieux continent aux terres de l’oncle Sam, des rives du nouveau monde jusqu’à Malte.

Dead Slow Ahead invite à l’exploration, à la découverte, au tâtonnement, à l’étude. Une aventure des sens et de l’esprit s’ouvre.
Le cargo quitte le port, la rétine du cinéaste scrute l’architecture, saisit l’horizon.
Mauro Herce dépasse les perceptions communes, le monstre de fer devient céleste entité des mers. Les marins, eux, contrôlant habituellement le colosse, changent de casquettes. A l’abri des regards publics, ils deviennent cellules portant la vie.
Un voyage hypnotique se façonne, une manière singulière de ressentir l’image naît.
L’attention est soutenue, portée, par le bruit des turbines, par le fracas des vagues, par les cliquètements mécaniques.
L’expérience sonore révèle un relief et des composantes fascinantes où l’âme se perd et se cherche.
Le cinéaste espagnol autopsie le navire, contemple ses moindres compartiments et espaces.
De la cale aux salles de repos, de la machinerie au pont, de la cabine de pilotage à la coque éventrant les flots, le dispositif de Herce ouvre la ferraille, observe et transforme la structure métallique, ses conduits et vapeurs, en matière organique.

Il y a dans la démarche présente un travail sidérant sur la plastique, sur l’esthétique, qui ne cesse de se mouvoir, d’évoluer, de se métamorphoser.
Le film débutant avec des images brutes, réalistes parvient tout en conservant la même qualité technique mais avec un traitement singulier à passer du réel au fantastique, du tangible à l’abstrait, au fur et à mesure que les interstices de la bâtisse flottante délivre ses secrets.
L’humain devient une composante, n’est plus le sujet. À la manière de globules blancs, de globules rouges, ces derniers se précipitent de parts et d’autres de l’embarcation pour s’assurer de sa bonne santé, et dépasser les difficultés, soigner les maux. Chaque péripétie de la traversée révèle une véritable odyssée où le moindre centimètre de la coque prend les apparats d’un organisme vivant, où nous observons les organes et leurs différents canaux. L’homme au service d’un Dieu de fer.

C’est dans cette grande danse de la vie, c’est dans cette valse esclave, par delà la rouille et les tas de sables que Mauro Herce aborde la question du temps, et de sa suspension.
Les marins sont happés par leurs rythmes de travail, oublient les terres, les problèmes laissés à quai, s’unissent, se réconfortent, abstraction du chaos à venir, des méandres passés.
En dehors de tout réseau, au beau milieu des océans, la caméra du cinéaste contemple un état dans lequel l’humain se fait automate.
Il esquive alors la surpercherie de la parole trompe-pensée, joue de la liberté avec amertume, celles des anciens aventuriers des mers, et ouvre un véritable axe à disserter sur le cerveau humain allant des synapses jusqu’au tréfond du subconscient, espaces à reconquérir d’urgence. Une inquiétante réflexion sur les dédales du monde industriel se dessine. Notre remplacement transparaît.
Il y a dans cette échappée océanique, une harmonie cacophonique, une hypnose dangereuse, une anesthésie des sens et de la raison, une anti-thérapie, une fureur philosophique.
Au loin, la terre paraît de nouveau, les marins ont le regard marqué, heureux de retrouver leurs proches et anxieux de poser le pied sur des étendues malades, celles polluées et désolées par la main de l’homme. La même main qui a bâti leur maître : le cargo.

Dead Slow Ahead est tout autant ténèbres que lumières dérobées, tout en illusions et hallucinations, il s’agit ici bien plus d’un poème que d’un film, un chant clair-obscur venant résonner en plein cœur de la chair, questionnant sur nos créations, nos dépassements, névroses, et aveuglements.
Le gouffre s’étend à perte de vue, nous creusons indéfiniment dans la cale et pourtant dans notre anéantissement nous lévitons. IMMENSE.

Laisser un commentaire

Ici, Kino Wombat

Un espace de recherche, d’exploration, d’expérimentation, du cinéma sous toutes ses formes.
Une recherche d’oeuvres oubliées, de rétines perdues et de visions nouvelles se joue.
Voyages singuliers, parfois intimes, d’autres fois outranciers, souvent vibratoires et hypnotiques.
De Terrence Malick à Lucio Fulci et Wang Bing, en passant par Jacques Rivette, Tobe Hooper, Nuri Bilge Ceylan, Agnès Varda, Lav Diaz ou encore Tsai Ming-Liang, laissez-vous porter par de nouveaux horizons, la rétine éberluée.

Let’s connect