Objet du documentaire : Sur la scène du Théâtre des Bouffes du Nord, le récit de vie, transcendé par sa musique, du grand compositeur chinois Wang Xilin, 86 ans, dont l’oeuvre est infusée des maltraitances qu’il a subies du régime.
Balcon du théâtre des Bouffes Du Nord, un vieil homme se déplace, nu.
Seul, il se dirige vers l’escalier le plus proche, vers la sortie. Sur son chemin, la scène se dresse. Les sièges sont vides.
La voie de l’oubli s’estompe et l’appel de la lumière est irrésistible. Le premier spectateur : Wang Bing. L’homme traverse les rangs, se dirige vers les planches.
Ce vieillard, d’origine chinoise, âgé de 86 ans, n’est autre que Wang Xilin, compositeur chinois majeur.
Présenté dans son plus simple appareil, il débute ses étirements, révèle un corps meurtri, un peau usée, échauffe sa voix, se remémore ses mélodies, ses architectures musicales complexes, reflet de toute une existence faite de murmures, de hurlements, de larmes mais aussi d’espoirs. Face à la caméra, il se livre, il s’ouvre, physiquement, personnellement et intellectuellement.
Wang Bing quitte pour la première fois sa terre natale pour tourner, arpentant habituellement la Chine et ses marges.
Ici, il rappelle le dispositif de Fengming et ajuste la forme au modèle.
Hé Fengming contait son histoire dans l’intimité de son salon, miroir intime de cette survivante des camps de rééducation, Wang Xilin, lui, trouve la force d’affronter son histoire en montant sur scène, en inscrivant sa pensée au cœur d’un lieu de liberté d’expression et de création. Il témoigne tout comme il se réveille , il résonne tout comme il se libère.
En construisant cette rencontre au cœur du théâtre des Bouffes Du Nord, le réalisateur chinois donne la parole à ce compositeur fantomatique ayant composé sans jamais véritablement avoir été célébré, figure d’exil forcé.
Man In Black complète l’étude sur la répression des intellectuels durant la Chine maoïste. Le compositeur tout d’abord formé en tant que chef d’orchestre militaire, a eu la volonté de développer son approche tirant vers la technicité, vers la liberté de créer en dehors du cadre de marches patriotes, ce qui lui valut le titre de paria.
La proposition ouvre un nouveau couloir dans les développements du cinéaste et prolonge toujours plus son regard, nos consciences, autour de la politique anti-droitier, de la politique autoritaire et militaire du pays.
Le corps nu dessine l’esprit libre. Wang Bing capture la chair, les aspérités, reliefs, cicatrices et textures de la peau. Il définit le temps par le corps et ses épreuves traversées.
Se juxtaposant sur les murs éraflés, transpercés et déformés, le corps ne cesse de se mêler au lieu, théâtre datant 1876 et au parcours tortueux. Les récits trouvent une dynamique semblable, une histoire commune, Wang Xilin et le Théâtre des Bouffes Du Nord s’unissent, déliant tout autant les membres que la parole.
L’espace défini au début du film est étouffant confiné, telle la parole de Wang Xilin, une situation qui ne va cesser de moduler, de se désarticuler, ouvrant le regard, révélant l’immensité du monde par-delà la muselière maoïste, ouvrant la salle à l’union entre artiste et spectateur.
Derrière une parole et des gestes humbles, intimes, l’effroyable existence du compositeur se livre.

Wang Xilin s’asseoit, observe la caméra et débute son récit. Le chef d’orchestre, compositeur, seul est dénué de tous musiciens, n’a pour s’exprimer que sa voix, son corps et un piano. La résonance de l’âme inonde nos cœurs.
Il ausculte sa propre existence, en toute liberté face au cinéaste également connu sous le nom de L’Oeil Qui Marche.
Wang Bing n’intervient pas, il laisse l’objectif interroger le compositeur, délivrer son récit librement.
Seule nouveauté dans le cinéma du réalisateur de Jeunesse (Le Printemps), il inclut aux entretiens des accompagnements musicaux, et travaille leurs intensités, dépassant parfois la voix de l’artiste, soutenant les mots, faisant des lignes musicales des élans de la parole, des gardiennes de secrets que l’on se doit de distinguer par delà les maux, pour pénétrer pleinement les cassures, la sombre poésie, d’un pays qui ne laissait à ses rêveurs, à ses créateurs, plus le droit de penser, mais simplement la possibilité de créer pour soutenir un régime de l’horreur.
Dans cet hypnotique maelström mêlant histoire de vie, création musicale et captation visuelle poétique, le documentaire touche alors directement à l’âme du compositeur, trouve un sentier pour atteindre l’invisible, ce que la parole ne peut révéler, et ce que la poésie peut tout juste esquisser.
Nous pénétrons dans un monde de lecture des invisibles, de codes et messages dérobés, et partons droit au cœur d’une intimité dévastée, d’une humanité broyée, de cris étouffés, par delà la portée, dans l’interstice de la mesure, pour découvrir le témoignage d’un art tout en contrepoints, tout en révoltes, clé de la restructuration d’une individualité, clé de l’accomplissement d’un être. Wang Xilin naît, le public n’est pas en présence, mais la rétine de Wang Bing témoigne. L’histoire se réécrit.
Man In Black est un sommet mais aussi un tournant dans la carrière de Wang Bing, retravaillant la forme pour révéler de nouvelles facettes, de nouvelles ombres de la Chine et ses coulisses.



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