Synopsis : Lili et son fils Mateo ont une relation fusionnelle qui les rend dépend l’un de l’autre. Ils se complaisent dans une réalité suffocante jusqu’au jour où l’un d’entre eux est atteint d’une maladie grave. La simple idée d’être séparés les conduit à développer une version d’eux-mêmes la plus sombre et toxique qui soit.
| Réalisatrice : Eduardo Casanova |
| Acteurs : Ángela Molina, Manel Llunell |
| Genre : Horreur, Drame Surréaliste |
| Durée : 82 minutes |
| Pays : Espagne, Argentine |
| Date de sortie : 26 janvier 2024 (Shadowz) |
Quelques années après le troublant et surprenant Pieles, il est temps de découvrir le nouveau freaks show réalisé par Eduardo Casanova, étrange cinéaste cynique et mégalomaniaque.
Avec un nom tel que La Pietà, le fantôme du travail de Michel-Ange envahit nos esprits.
La Pietà et son Christ libéré, corps martyre abandonné, sur les genoux de la vierge Marie ayant la rétine figée vers la lumière divine, vers l’esprit d’un envoyé des cieux, une mère et un fils.
Mateo est un jeune homme vivant seul avec sa mère, Libertad, dans un étrange appartement tout en marbrures roses et noires.
Les teintes placentaires, rose cuisse de nymphe, de la froide pierre rebondissent sur les colonnes charbons, ossatures pourrissantes.
Les lieux sont tout aussi curieux que nauséeux.
Mateo ne vit qu’à travers le regard maternel, il est un enfant, si ce n’est un nourrisson, n’ayant pas l’espace pour se découvrir.
Le monde extérieur est défini comme terrifiant. Seule Libertad semble avoir les clés pour traverser ces hostiles horizons.
La mère cultive son image, son caractère indispensable jusque dans la chair du fils.
Cependant, ce cadre tout aussi écœurant, pour le spectateur, merveilleux, pour la mère, et anesthésiant, pour le fils, va se trouver chamboulé. Le ver est dans le fruit, une tumeur maligne évolue au cœur du cerveau de Mateo.
Le monde frappe à la porte, les médecins et psychologues se penchent sur cette terrifiante famille.
A la télévision, fenêtre sur l’extérieur, les informations ne cessent d’aborder les dérives totalitaires de l’Etat Nord Coréen.

La Pietà, Grand Prix du festival de Gerardmer 2023, œuvre dans un univers graphique similaire à Pieles. Il y a d’ailleurs des clins d’œil, de-ci, de-là, qui nous font vite comprendre que nous évoluons dans la même réalité.
Eduardo Casanova parvient à construire un cadre assez déroutant où derrière ses architectures à la propreté clinique se cache une puissance rance, crasse. Il tisse dans les rapports humains, une décomposition des corps qui évolue par l’esprit. La nécrose n’est plus celle des tissus, mais celle des libertés.
Le cinéaste espagnol questionne les structures dans lesquelles nous évoluons et expérimente. Il joue de balancier entre les espaces familiaux et les structures sociétales.
Dans ce mouvement tout en déséquilibre, derrière le regard d’un Mateo désirant le monde tout en étant effrayé par ce dernier, il y a la lecture de l’emprise par l’environnement et le difficile accès à une liberté qui est vanté par tous, un droit pourtant si difficile à saisir.
Dans La Pietà tout devient alors miroir, de la mère au fils, de l’appartement à la Corée Du Nord.
Une analyse des dirigeants, familiaux tout comme nationaux, des totalitarismes est faite.
Casanova travaille autour des emprises psychiques et du chemin insidieux mais irréversible de l’information, et surtout de la désinformation, sur la construction du réel dans l’esprit humain.
Il observe les schémas psychologiques et sonde leurs caractères carcéraux. Dans ce regard sur les dictatures, il ausculte cette relation mère-fils, œdipe fulgurant, et s’amuse à croiser les éléments extérieurs à la relation, se complaît à distordre l’ordre trinitaire, formule entre le père, la mère et le fils.
Il manipule les pièces d’un puzzle rongé et soustrait continuellement les pièces maîtresses.
Les fondations s’établissent pour continuellement s’écrouler et nos regards s’enfoncent toujours plus dans un chaos humain que Casanova tisse plastiquement avec brio mais qu’il ne parvient plus à soutenir dans son écriture.

En cela, La Pietà est surprenant et hypnotique d’un point de vue visuel, bien que parfois vulgaire, n’hésitant pas à se laisser aller au surréalisme et travaillant les symboles, de la mésiodens du père aux chimères transpercées en passant par un accouchement d’un nourrisson adulte.
Cependant, le cinéaste est souvent dépassé par ses outrances, qui n’ont rien d’originales, visions que l’on peut tant trouver chez Jodorowsky, et La Montagne Sacrée, Peter Strickland, et Flux Gourmet, Lars Von Trier , et The Kingdom, Lánthimos, et Canine, et ne cesse de raccourcir la construction de ses personnages.
Une situation qui avait déjà heurté notre appréciation de Pieles, là où un réalisateur comme Steve, avec Kuso, avait réussi à traverser l’impasse en créant un monde de freaks où chaque individu devient un couloir pour saisir l’environnement tout entier, du microcosme vers le macroosme.
Ici, tout est laissé à la porte, seuls la mère et le fils l’emportent, sous un déluge de caricatures œdipiennes.
La Pietà est un petit bout de cinéma éprouvant, un exercice de style curieux, qui risque de s’ancrer durablement en nous, tout du moins en ce qui concerne ses images.
Néanmoins La Pietà reste gauche dans sa narration, souhaitant s’acoquiner avec le surréalisme, en restant finalement très ancré dans le réel, un étirement qui atteste de la difficulté pour son cinéaste à pleinement s’enfoncer dans les méandres de son imaginaire. Il utilisee des ficelles effilochées et reste malgré son irrévérence dans une illusion de politiquement incorrect.



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