Lune Froide : Critique et Test Blu-Ray / 4K UHD

Synopsis : Inséparables, Simon et Dédé ont des vies bien différentes. Le premier occupe un poste dans une poissonnerie, tandis que, musicien en échec, vivant chez sa sœur et son beau-frère, le second semble ne rien faire de productif. Malgré leurs différences apparentes, ils partagent une amitié solide et passent souvent de longues heures à bord de la voiture de Dédé. Ce dernier aime taquiner Simon en mentionnant de temps en temps une « sirène », allusion qui semble fortement l’irriter.

Réalisateur : Patrick Bouchitey
Acteurs :  Patrick Bouchitey, Jean-François Stévenin
Genre : Drame
Pays : France, Brésil
Durée : 120 minutes
Date de sortie : 1975 (salles) / décembre 2023 (Blu-Ray/UHD)

Lorsque nous apprenions il y a quelques mois le partenariat entre Le Chat Qui Fume et Gaumont, pour Les Yeux Sans Visages, nous n’imaginions pas un seul instant que l’éditeur avait dans sa pioche une sombre œuvre du cinéma hexagonal qui commençait aujourd’hui à toucher tout autant au titre de relique que de film disparu : Lune Froide.
La création de Bouchitey, en tant que réalisateur, produite par Luc Besson sur les conseils de Jean Reno, sortie au début des années 90, avait créé un véritable souffle grinçant et troublant à Cannes lors de sa première mondiale.

Du côté de Kino Wombat, Lune Froide était un peu notre dahu, cette bête qui revient dans les conversations, une ombre jusqu’alors insaisissable. un mirage qui est finalement venu trouver pied sur notre rétine.

L’article autour de l’édition Blu-Ray / 4K UHD de Lune Froide prendra la forme suivante :
I) La critique de Lune Froide
II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray / 4K UHD

I) La critique de Lune Froide

Simon et Dédé sont deux vieux amis. Le jour ils mènent chacun des vies bien différentes. Simon travaille au marché en tant que vendeur de poissons. Dédé, lui, zone et attend l’obscurité.
La nuit venue, les deux compères se retrouvent, ils boivent et s’embarquent dans d’étranges aventures nocturnes à l’humour douteux, dans des méandres apocalyptiques.
Entre eux, une unique tension demeure, au sujet d’une vieille histoire, souvenir que Simon s’amuse à remettre sur le tapis en évoquant un drôle de pseudonyme : La Sirène.

Lune Froide se découvre à la manière d’un conte, un conte crapuleux, crapoteux.
Bouchitey tourne sa rétine non pas vers les héros, mais explore les villages en périphérie du château, analyse la population se roulant dans la fange et ausculte les marginaux, les paumés, ceux-là même qui par leurs désenchantements révèlent les reliefs, les hauteurs dans lesquels peuvent se permettre d’évoluer les princes et les princesses, les ailleurs magiques où naissent les sirènes.
Pleine de glaise, le dôme de chair servant de promontoire à l’élite nationale se découvre.

Dans cette vision du monde par le prisme de la rouille et des âmes pourries, en contemplant le système par le biais des rejetés, et scindant le monde en deux hémisphères par le sexe, le cinéaste plonge dans les perceptions masculines les plus basses, et dessine tant la geôle des femmes que des hommes.

La proposition donne à voir des hommes violents, alcooliques et désillusionnés, et des femmes battues, prisonnières, mortes.
Le cinéaste s’amuse alors dans cet affrontement aveugle et cherche les alternatifs, cherche les respirations.
Dans l’interstice, certains réussissent à dominer, à transcender les places et rôles, une pensée nous traverse où Dédé dans un logement insalubre se retrouve face à une femme qui inverse les pénétrations et déjoue toutes les mécaniques sociétales, crée le trouble des genres.
Dans ce chaos qui s’auto-alimente, il y a ces chemins, ces errances, dynamiques centrales du film, qui tentent justement de jouer des équilibres dans des balanciers truqués, dans des espaces-prisons, où seul le lâcher prise apporte la possibilité d’une liberté d’esprit, une liberté gouffre, qui ne dure qu’un temps afin de poser son sceau pourrissant.

Sans jamais véritablement tracer de ligne narrative distincte, en concevant un cinéma déambulatoire nocturne, Bouchitey construit un observatoire, un film à sketchs corrosifs où le soir venu nous suivons les promenades et illuminations perverses de nos deux acolytes.
Un pari risqué qui aurait très vite pu se mettre à nous enquiquiner, à perdre nos rétines, alors qu’ici nous sommes fascinés et inquiets face à la noirceur de ces bas-fond.
Une curiosité malade s’immisce chez le spectateur, un voyeurisme tout aussi malsain que poétique, violent que mélancolique.
Et bien que nous détestions ces deux individus, il est difficile de ne pas être obsédé, si ce n’est touché par eux.
Une situation qui provient d’une maîtrise hors normes du jeu d’acteurs, Bouchitey, idéaliste rockeur vivant dans un rêve post Woodstock, au charisme puant, et Stévenin, en doux rêveur déviant, âme distordue entre une volonté de normalité et l’âpreté du réel.

Le Rock de Jimi Hendrix, le proto-punk des Kinks envahissent nos oreilles, rythment nos pensées, laissant transparaître les ruines en décomposition d’un songe perverti.
Bouchitey, derrière la caméra, parvient alors à construire un monde du délitement et de la décomposition qui hypnotise, qui convoque nos instincts les plus troubles, avec un noir et blanc de plomb, où les ciels grisonnants de la nuit ne sont que chapes, étouffement industriel, et résultante d’un tiers-état savamment conservé par des élites, hors-champ, pour faire tourner le monstre civilisationnel.
Ainsi, la proposition au-delà de ses extravagances lubriques et rances, est une part de Metropolis, la frange souterraine, celle des esclaves qui s’écrasent pour mieux respirer, celle des rêves impossibles qui ne peuvent s’arracher que par le crime, que par la mort.

Lune Froide est un conte sincère mais éprouvant, où l’espoir d’amour, l’espoir d’abandonner la solitude, de trouver la sirène, se transforme en errance sordide, danse avec la faucheuse, relation intime avec l’au-delà, en espérant se soustraire à jamais au froid cauchemar du réel.
Alors que La Haine donnera à voir la France des cités, les jeunes des bordures, Bouchitey, lui, braque sa lumière vers les marginaux français, paumés anti-système, et ouvre l’enfer, celui dans lequel Gaspar Noé plongera également avec Carne et Seul Contre Tous.
Terrassant.

II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray / 4K UHD

Titre issu de la première vague de films au format digibook chez l’éditeur, l’édition est physiquement ainsi que visuellement qualitative.
Le travail de Frédéric Domont est comme toujours gage de réussite. C’est un plaisir certain que de laisser rouler nos rétines sur un tel objet, laisser traîner nos mains sur un tel matériel.
Le livret contient des images de tournage.

Image :

Le Chat Qui Fume propose le film en Blu-Ray et Blu-Ray 4K UHD Dolby Vision.

  • Le Blu-Ray 4K UHD :

Proposé en 3840×2160/24p – HDR Dolby Vision, il s’agit ici d’une restauration exemplaire, qui prend sérieusement en compte le caractère argentique de l’œuvre et les dynamiques du noir et blanc.
Lune Froide se dévoile avec toutes ses nuances clair-obscurs, un grain organique et un niveau de détails décuplé par la gestion des contrastes et intensités du Dolby Vision.
On se perd à travers la picturalité de l’œuvre et il est appréciable de ressentir les textures, reliefs et profondeurs grâce à une savante collaboration entre le piqué et les nuances de tons.

  • Le Blu-Ray :

Proposé en 1920×1080/24p, le rendu Blu-Ray est également de haut vol, reprenant une grande part des résultats du disque 4K UHD mais se trouve, et cela logiquement, moins fin et profond dans ses détails et variations tonales. On apprécie se perdre dans cette crasse qui retrouve toute sa grâce, sa vitalité organique.

Note : 10 sur 10.

Son :

Une unique piste son est présente, Français DTS-HD MA 2.0, particulièrement stable pour une piste stéréo, et qui vient à trouver une belle profondeur dès lors que les accompagnements musicaux, la rage d’Hendrix et des guitares hurlantes, entrent en piste.
L’équilibre entre la bande-son, l’environnement sonore et les voix est réussi. Le voyage obsédant, si ce n’est entêtant.

Note : 10 sur 10.

Suppléments :

Comme à son habitude, Le Chat Qui Fume propose la bonne dose de suppléments et parvient avec ses diverses échappées à pleinement cerner le film.

• Interview de Patrick Bouchitey :

Le réalisateur revient sur l’histoire de Lune Froide, son passage derrière la caméra, la transformation du court-métrage en long-métrage, ses rencontres avec Jean Reno puis Luc Besson, la nécessité d’être acteur pour le film, le tournage et la réception de ce dernier.
Au cours de cette trame Patrick Bouchitey distille de nombreuses anecdotes, de nombreux souvenirs. Un très bel entretien.


• Court-métrage LUNE FROIDE (Nouvelle restauration 4K) :

Découverte du court-métrage qui aura mené au tournage de Lune Froide, long-métrage, que nous connaissons aujourd’hui.
La proposition revient sur les 25 dernières minutes du film, l’horreur sans les errances.
Il n’y a rien de plus à prendre car l’intégralité du court est le dernier acte du long.


• Rushes du tournage du court-métrage :

Images du tournage, découverte de plans alternatifs, avec un étrange accompagnement musical.
Pour ceux qui souhaiteraient prolonger l’expérience et continuer à respirer l’air vicié de cette œuvre fascinante.


• Le casting de la Sirène :

Vidéo très courte où Bouchitey revient sur le casting des sirènes avec, en fond, des images de test casting.


• Making-of d’époque :

Retour sur le tournage, croisé de prise de paroles de Bouchite.
Toutes les questions, interrogations que nous pouvions avoir trouvent réponse.
Le tout est porté par des images d’archives couleur qui permettent de s’imaginer les lieux de tournage en dehors du sortilège hypnotique qu’est le noir et blanc.

Avis général :

Alors que La Haine donnera à voir la France des cités, les jeunes des bordures, Bouchitey, avec Lune Froide, lui, braque sa lumière vers les marginaux français, paumés anti-système, et ouvre l’enfer, celui dans lequel Gaspar Noé plongera également avec Carne et Seul Contre Tous. Un monument injustement éclipsé jusqu’aujourd’hui.
L’édition proposée par Le Chat Qui Fume offre une restauration 4K inespérée qui resplendit sur le disque 4K UHD et offre de très belles performances sur le disque Blu-Ray. Quant à l’audio, la piste 2.0 est parfaitement stable, nettoyée, et permet une très belle expérience. Enfin, et comme bien souvent, l’éditeur français compile des suppléments pertinents et très complets.
Incontournable.

Note : 10 sur 10.

Pour découvrir Lune Froide en Blu-Ray / 4K UHD :
https://lechatquifume.myshopify.com/products/lune-froide

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