« Les Yeux Verts » réalisé par Sacha Teboul : Critique

Synopsis : Yuri est sculpteur. Depuis la mort de sa femme, il y a dix-sept ans, il s’est évertué à la refabriquer. Il ne lui manque plus qu’un élément, les yeux. Lorsqu’il tombe sur Andréas, c’est une évidence, il a ses yeux. Yuri va être chamboulé par cette rencontre et ce qu’elle représente : la fin de sa quête.

Réalisateur : Sacha Teboul
Acteurs :  Denis Lavant, Oscar Lesage, Nina Aboutajedyne
Genre : Drame
Durée : 31minutes
Pays : France
Date de sortie : 2023

Un vieil homme, dans son atelier, sculpte.
Sur une table, sous un drap, le corps inerte d’une jeune femme est entreposé.
Il s’agirait de la sculpture du corps de l’épouse de l’artiste, décédée il y a une vingtaine d’années.
Face à ce corps sans vie, tout en trompe-l’œil, l’artiste ne parvient pas à faire naître le regard, l’âme dans son sujet.
C’est lors d’une de ses promenades, accompagné de son chien, qu’il fait la rencontre d’un jeune homme aux yeux verts.
Le même vert qui habitait la cavité oculaire de sa chère et tendre.

Sacha Teboul, avec ce nouveau moyen-métrage, film de fin d’études pour la Fémis, façonne une histoire qui ricoche tant sur le spectre envoûtant de La Belle Noiseuse réalisé par Jacques Rivette que sur l’ombre obsédante de L’Etrange Affaire Angelica réalisé par Manoel De Oliveira. Deux monuments qui n’ont pas à faire rougir le jeune cinéaste tant ce dernier parvient à saisir les atmosphères de ses aînés tout en créant son propre univers, sa propre magie.
Dans Les Yeux Verts, il y a un rapport à la captation de la vie à travers le corps, un procédé de capture du temps, esquive de la mort, pour déjouer la physique, concevoir l’éternité, atteindre l’au-delà, espace invisible dans lequel la pratique artistique devient ultime boussole.
Le cinéaste français parvient dès son entrée à concevoir une aura à la fois inquiétante et magnétique.

Dans cet atelier, on trouve autant la frénésie d’un Professeur Frankenstein que l’aveuglement de Dorian Gray.
Denis Lavant est prodigieux en artiste vieillissant tentant de capter l’immortalité, vouant son existence toute entière à déjouer la mort par l’amour. Un amour qui devient venin, un amour hypnotique et névrotique. Le deuil est long, les souvenirs s’amenuisent, un regard sombre dans la nuit éternelle.
Face à lui, l’intrigant Oscar Lesage, qui contrairement à ses performances passées, se révèle être un acteur au jeu minutieux tout d’abord inquiétant puis attachant.
Sous le silence du suaire, l’interprétation de Nina Aboutajedyne est remarquable. Son corps fascine sous le regard enivrant de la directrice de la photographie Lou Lavalette qui façonne visuellement avec maestria certaines créations de Teboul.
Les miroitements et variations d’une interprétation à une autre, d’une capture à une autre, sont des reflets réalistes profondément émouvants.
Une balance savamment dosée entre les deux acteurs où la peur, constante dans cette réalisation, vient à se transvaser d’un regard à un autre, où au fur et à mesure que le regard spectateur s’aiguise, les certitudes, structures mentales pour identifier le réel finissent par voler en éclats.

Le drap se meut sur la peau de l’œuvre. La peau drape nos consciences. L’épiderme se joue de nos lectures du sensible.
Le vivant tout comme la chair abandonnée nous assaillit.
Les aboiements du chien préviennent qu’un sanctuaire interdit a été profané. L’invisible caresse la rétine.
Toute une tradition poétique se met à jaillir, celle des âmes envolées et des corps piégés. Un profond et terrifiant travail du regard, du détail se modèle.
Sacha Teboul questionne le vivant, la limite entre l’artifice et la chair, l’œuvre et le réel. Ce corps inerte, sculpture en cours depuis 17 ans, pourrait alors tout autant être travail plastique que véritable réceptacle dont la vie a été substituée.
L’équilibre entre réalisme et fantastique, création et crime, est d’une finesse déconcertante et dans l’acte sacrificiel, celui de l’abandon de l’artiste à sa création, des questions traversent l’esprit, des frissons tétanisent nos corps.
L’invisible est devenu tangible, nous pénétrons la toile, devenons glaise. Nous sommes les témoins inertes d’une tragédie aux relents grecs.
À quel macabre, délicat et transperçant spectacle venons nous d’assister ?

Les Yeux Verts révèle le talent raffiné visuellement et épuré d’un point de vue narratif de Sacha Teboul, qui, avec une œuvre complexe autour de la vie et de la mort, de la chair en mouvement et de la dépouille à l’épreuve du temps mais aussi du réel face à la représentation artistique parvient à toucher une grande part des aspérités et recoins qui font de l’artiste cette créature hors de toutes définitions, un esprit libre des chaînes de la société, un captif de l’au-delà, un sorcier qui se joue de Dieu.
Obsédant.

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Voyages singuliers, parfois intimes, d’autres fois outranciers, souvent vibratoires et hypnotiques.
De Terrence Malick à Lucio Fulci et Wang Bing, en passant par Jacques Rivette, Tobe Hooper, Nuri Bilge Ceylan, Agnès Varda, Lav Diaz ou encore Tsai Ming-Liang, laissez-vous porter par de nouveaux horizons, la rétine éberluée.

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