« Kinds Of Kindness » réalisé par Yorgos Lanthimos : Critique

Synopsis : Un homme sans choix qui tente de prendre le contrôle de sa propre vie. Un policier inquiet parce que sa femme disparue en mer est de retour et qu’elle semble une personne différente. Et une femme déterminée à trouver une personne bien précise dotée d’un pouvoir spécial, destinée à devenir un chef spirituel prodigieux.

Réalisateur : Yorgos Lanthimos
Acteurs : Emma Stone, Willem Dafoe, Jesse Plemons
Genre : Comédie, Drame
Durée : 165 minutes
Pays : Etats-Unis
Date de sortie : 21 juin 2024

Après deux films d’époque, La Favorite et Pauvres Créatures, Yorgos Lanthimos vient de nouveau malmener notre ère contemporaine.
Un espace qu’il avait su foudroyer avec The Lobster, Canine ou encore Mise À Mort Du Cerf Sacré.
Pour Kinds Of Kindness, le cinéaste grec se lance dans le film à sketches, compilant trois moyen-métrages autour des chaînes de dominations et les ricochets de soumissions, pour un total de 2h 45 minutes.

Au cours des trois histoires, les acteurs reviennent, changent de rôles. Ces derniers traversent des lieux communs, récurrents, de sketchs en sketchs, et rencontrent des motifs connexes.
Entre ces trois films sur les rapports de force entre individus, un personnage glisse, insignifiant au premier regard, risible, qui vient néanmoins chambouler continuellement l’existence des uns et des autres.
Un personnage qui dépasse les récits, une curieuse anomalie dans un monde aliéné.

Lanthimos développe tout un panel de situations engageant des relations de dualité dominant/dominé.
Du patron intrusif allant jusqu’à organiser les heures d’ébats mais aussi les repas sur plus de dix ans d’un employé, à la secte en quête d’êtres clairvoyants ayant connu une expérience de mort imminente, en passant par le couple et les regards paranoïaques qui cisaillent le quotidien, le cinéaste fourmille d’idées pour trouver les zones de trouble, celles qui mènent au chaos absolu.

Le film démarre sur les chapeaux de roue, Sweet Dreams écrase les canaux audio, le kick recentre nos regards, les situations singulières se juxtaposent, les personnages exposent leurs préoccupantes intimités, attisent la curiosité, faisant trépigner le spectateur pour un spectacle désinvolte et outrancier.

Les promesses se font et pourtant Lanthimos semble ne plus trop savoir par quel morceau commencer pour déranger le regard, apporter un vertige.

Humiliations, emprisonnements psychologiques, manipulations, distortion du réel, les sévices qui jonchent Kinds Of Kindness ne sont ni plus, ni moins, que des mécaniques alternatives indolores face au terrifiant souvenir Canine.
Une vision parallèle qui n’a pas l’audace du classique de Lanthimos.

Dans la salle cannoise, quelques cris, couinements du public, face à des scènes qui ne sont jamais véritablement dérangeantes, dans des variations et explorations de concepts qui manquent de profondeur dans leurs lectures.

Une trilogie d’expression, de moyen-métrages pour aborder les prisons physiques, mentales et spirituelles.
Lanthimos observe les asservis et questionne le sentiment de liberté.
La vie n’est-elle pas plus simple, moins vertigineuse, à partir du moment où nous n’avons plus à penser, choisir, à partir du moment où d’autres s’occupent d’organiser et structurer notre temps.
Le questionnement est perspicace, acide et obsédant, mais le cinéaste perd trop de temps, s’embourbe dans ses raisonnements.

Les segments s’éternisent, les excitations retombent aussi vite qu’elles sont arrivées.

Le réalisateur se complaît dans une direction arty particulièrement prétentieuse, créant une parade visuelle, un ballet trompeur pour séduire la rétine croisant les textures d’images, compositions de cadres avec rebonds de couleurs et passant de la couleur au noir et blanc, pour définir platement les structures internes, névroses muettes.

Le temps s’étire, la proposition semble interminable et on en vient à se demander à quoi ressemblait l’écriture et le tournage d’une telle errance.

La grande fête se déroule, en comité réduit, le réalisateur et ses acteurs s’amusent et viennent à en oublier la raison de toutes ces gesticulations.

Les acteurs s’essaient à toutes les hystéries, oublient les personnages, faisant jaillir continuellement dans nos esprits leurs noms de scène et transforment ce Kinds Of Kindness en un maladif egotrip entre Lanthimos et ses acteurs.
De Emma Stone à Willem Dafoe en passant par l’entièreté du casting, mimiques et regards, déclamations et gestes, irritent profondément. Jesse Plemond reste la plus convaincante des marionnettes.

Kinds Of Kindness installe Yorgos Lanthimos dans un carcan où nous redoutions de le trouver un jour, celui du spectacle bourgeois aux scandales mesurés.
Le caractère sauvage de son cinéma laisse ici place à un étrange théâtre glacé, où la moindre séquence se rêve culte. Les concepts s’inversent, passant d’un cinéma du trouble au divertissement grotesque.
En cela, avec Kinds Of Kindness, Lanthimos se rapproche de plus en plus du cinéma de gimmicks, de gags grossiers, faussement intellectuels, sacrifiant la narration, meublant le vide et créant des dédales qu’il ne maîtrise plus, qu’il n’apprécie plus, œuvrant dans une cour parallèle, celle de son auto-parodie, malheureusement.

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Voyages singuliers, parfois intimes, d’autres fois outranciers, souvent vibratoires et hypnotiques.
De Terrence Malick à Lucio Fulci et Wang Bing, en passant par Jacques Rivette, Tobe Hooper, Nuri Bilge Ceylan, Agnès Varda, Lav Diaz ou encore Tsai Ming-Liang, laissez-vous porter par de nouveaux horizons, la rétine éberluée.

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