« L’Amour Ouf » réalisé par Gilles Lellouche : Critique


Synopsis : Dans les années 80 dans le Nord-Est de la France, deux adolescents, Clotaire et Jackie, tombent éperdument amoureux malgré leurs origines sociales opposées : elle est issue d’une famille bourgeoise alors qu’il vient d’une famille ouvrière. Leur histoire d’amour étant vouée à l’échec, le garçon devient un criminel et passe 12 ans en prison. Après sa sortie de prison, Clotaire est déterminé à reconquérir Jackie.

Clotaire et Jacqueline c’est le grand amour, la flamme adolescente qui hante, qui lancine, qui transperce.
Clotaire et Jacqueline c’est le grand amour, celui entravé par le temps, l’absence, les rendez-vous manqués.
Clotaire et Jacqueline c’est le grand amour, un idéal, un instant d’harmonie entre regards et corps, une fulgurance qui vient à jamais porter tout comme torturer l’âme.
Ils se rencontrent sur les bancs, non pas dans mais devant l’école.
Clotaire zone avec ses copains sur le toit des voitures, narguant les collégiens.
Jacqueline est nouvelle, descend du bus. Elle est moquée par Clotaire et sa bande. Elle tient tête, joue de pied de nez, et gagne l’attention du jeune loubard.
Une étincelle est née, le grand amour, un amour maudit, celui des tragédies.

Gilles Lellouche avec ce troisième long-métrage en tant que réalisateur conclut un projet auquel il songeait depuis une dizaine d’années.
Après le sympathique, et classique, Le Grand Bain, l’acteur devenu cinéaste propose avec L’Amour Ouf une mise en scène personnelle, certes traversée par de multiples références parfois lourdingues, de Demy à Tarantino, de Leone à Pialat, mais avec une mise en scène bien plus honnête et généreuse que pour son premier film relativement sage et dans la retenue.
L’Amour Ouf est une proposition de la démesure qu’il s’agisse de sa durée, de son budget ou encore même de son casting.
Ainsi avec une durée de 166 minutes, un budget de 35 millions d’euros et la présence de Adèle Exarchopoulos, François Civil, Alain Chabat, Benoît Poelvoorde, Vincent Lacoste, Jean-Pascal Zadi, Elodie Bouchez, Karim Leklou, Raphaël Quenard ainsi qu’Anthony Bajon, la proposition de Gilles Lellouche s’annonce tel un monolithe, un pavé marquant pour le cinéma français.

Lellouche tisse une histoire tentaculaire allant des années 80 jusqu’au début des années 2000, de la génération rêveuse et pourtant désillusionnée The Cure au virage urbain et rageur Suprême NTM.
Le cinéaste adapte ici une oeuvre littéraire de Neville Thomson.
L’évolution de Clotaire et Jacqueline se fait sur deux décennies, on y suit leur crush, leur amour passionnel mais aussi les emprises malheureuses d’un certain déterminisme social. La pirouette est quelque peu facile.
Le jeune homme vient de la banlieue, la jeune fille vit dans un quartier pavillonnaire.
Le père de Clotaire est docker, sa mère est au foyer. Il est issu d’une famille nombreuse et l’argent vient à manquer, la violence est permanente dans cet appartement où la promiscuité est constante.
Le père de Jacqueline est technicien à son compte, la mère de Jacqueline est décédée. Ils vivent ensemble, à deux, dans une maison bien trop grande.

Clotaire survit, d’une magouille à l’autre. Jacqueline étudie, observant son âme soeur sombrer dans le banditisme.
Dans l’ombre, la silhouette de l’institution pénitentiaire se fait grandissante, la justice contre les coeurs. Une nouvelle ficelle artificielle et racoleuse vient de tomber.

La proposition de Lellouche a les défauts de ses qualités.
Le cinéaste est extrêmement généreux et travaille en pochoir, il graffe, appose des mises en scène renvoyant à une diversité de cinéma vertigineuse, tente de créer des atmosphères miroirs aux ressentis internes des personnages.
La démarche est alléchante, certaines séquences sont d’une véritable beauté.
Reste que Lellouche face à cette histoire d’un amour avec pour toile de fond une France toute en modulation idéologique et humaine, à la manière d’un Il Etait Une Fois en Amérique, ne parvient pas à créer de liant, et plus largement un impact émotionnel fort.
Les fulgurances traversent la toile, mais l’intensité est bien trop hasardeuse, aléatoire.
L’instabilité des territoires de cinéma abordés, vient à donner à l’ensemble une consistance boiteuse.

Les acteurs se démènent, donnent le tout pour le tout, on retiendra tout particulièrement Adèle Exarchopoulos, Alain Chabat, Vincent Lacoste, Karim Leklou et Benoît Poelvoorde pour nous soulever émotionnellement et nous regrettons le jeu tout en surenchères de François Civil, Jean-Pascal Zadi, Anthony Bajon et Raphaël Quenard.
Il y a cette suresthétisation globale du film qui se répercute sur l’interprétation de ces derniers venant porter leurs rôles dans la case de la caricature.
Reste, un miracle, deux jeunes acteurs, Mallory Wanecke et Malik Frikah, Jacqueline et Clotaire adolescents, qui offrent à L’Amour Ouf ses plus belles séquences faisant accéder par leurs interprétations à une véritable dynamique tragique, à une consistance du récit et des personnages.

Une puissance qui se casse lamentablement la figure dès lors que nous suivons les mêmes protagonistes à l’âge adulte.

C’est finalement le véritable drame de ce film, cette impasse structurelle face à l’amour, qui perd toute sa puissance, toute sa beauté, pour sacrifier son geste à un cinéma percussif et vulgairement populaire.
Deux époques, deux films, c’est le constat de ce L’Amour Ouf, qui passe d’une histoire d’amour poignante à un certain néant qui propulserait bien plus la proposition vers la case jubilatoire mais désespérante d’un hypothétique GTA, le film.
Lellouche mène sa barque tambour battant, sans jamais prendre de recul . Il écrase le moindre stimuli par une bande originale gargantuesque, et anesthésiante, prenant trop son temps à développer l’ascension criminelle de Clotaire avec des raccourcis scénaristiques sur-usités.
Lorsque nous avions aperçu Audrey Diwan au scénario, réalisatrice de L’Evénement, nous avions une certaine attente et confiance dans la narration. Malheureusement le film touche une trame d’écriture sous forme de compilation, un cinéma artificiel et clippesque.

L’amour frénétique et l’ivresse émotionnelle promis sont bien loin.
L’amour s’évapore, s’oublie, et le grand carnaval faussement ultra-violent s’embourbe.
Gilles Lellouche dans sa trop gourmande générosité ne parvient pas à concevoir l’oeuvre labyrinthique qu’il espérait.
Heureusement, l’ennui ne pointe jamais véritablement le bout de son nez grâce à un montage poussif qui parvient à maintenir le niveau d’attention.
L’Amour Ouf est un triste mirage, un long couloir avec des environnements inexploités, révélant toutes leurs artificialités.
On en vient à oublier la magie du cinéma, on constate régulièrement la structure et les coulisses instables de l’oeuvre, usine masquée par un vernis visuellement hyper stylisé et une bande-son assourdissante pour recadrer le regard, dissimuler le vide.

One response to “« L’Amour Ouf » réalisé par Gilles Lellouche : Critique”

  1. Avatar de Y.D
    Y.D

    Mince. J’étais impatient de découvrir ce film… Je trouve que Gilles Lelouche est un très bon metteur en scène et il me tardait de découvrir son nouveau.
    Merci pour cet avis/critique. J’irai avec moins d’attente.. c’est peut être mieux ainsi.
    Y.D

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