
| Réalisateur : Catherine Breillat |
| Acteurs : Amira Casar, Rocco Siffredi |
| Genre : Drame, Erotique |
| Pays : France |
| Durée : 76 minutes |
| Date de sortie : 2004 (salles) // 2024 (Blu-Ray) |
Synopsis : Dans une boîte de nuit, une femme, fait une tentative de suicide dans les toilettes. Elle est sauvée par un homosexuel, que son acte intrigue. Se sentant incomprise et dévalorisée en tant que femme dans une société dominée par la masculinité, elle propose à l’homme une expérience et l’invite chez elle pour quatre nuits consécutives, où elle se dénudera complètement, à la condition qu’il regarde son corps sans désir ni dégoût.
Mots de l’éditeur : Tiré de son roman Pornocratie, Catherine Breillat réalise avec Anatomie de l’enfer un film controversé qui a divisé la critique et le public. Souvent perçu comme provocateur, voire choquant, en raison de sa nature et de son contenu graphique, il est aussi loué pour sa profondeur et sa réflexion sur les relations entre les genres et la perception du corps féminin.
2023 a marqué une véritable renaissance de la filmographie de Catherine Breillat dans les regards cinéphiles avec la sortie de son nouveau film L’Eté Dernier, en compétition au Festival de Cannes, mais aussi avec la parution du livre d’entretiens Je Ne Crois Qu’En Moi, révélant une série d’échanges fascinants.
2024 prolonge cette exhumation de carrière et voit débarquer L’Eté Dernier en Blu-Ray mais également des morceaux de la carrière de Breillat, restaurés et édités par Le Chat Qui Fume, avec Une Vraie Jeune Fille et Anatomie De L’Enfer.
Direction l’édition Blu-Ray d’Anatomie De L’Enfer.
La critique de Anatomie de L’Enfer
Une jeune femme tente de se donner la mort dans les toilettes d’une boîte pour homosexuels.
Elle sort une lame, se cisaille.
Au même moment, un homme entre, la surprend et l’emmène d’urgence à la pharmacie de garde la plus proche.
Une fois prise en charge, soignée, cette dernière propose un pacte à son sauveur : qu’il vienne l’observer, dans son intimité la plus profonde, durant quatre nuits.
Dans cette spirale nocturne en quatre temps, la chair se révèle, les âmes esseulées se laissent aller à l’introspection, à l’analyse mutuelle, celle des lignes de vie, des courbes charnelles.
La société, sa dégénérescence, les prisons de l’esprit sont mises à nue, l’écartèlement psychologique, sexuel et physique pousse à entrevoir une certaine vérité, une fébrile lumière, dernière trace du réel, celui du monde organique, par delà les mensonges inculqués, les fourberies infligées.
Catherine Breillat continue la restructuration formelle de son cinéma, après Romance, elle sculpte ses images avec une étonnante picturalité, elle aiguise sa plume pour mener des discours tout aussi tranchants que poétiques, à la quête du vrai.
Ici, la cinéaste touche plus au cinéma expérimental qu’à la création de fiction.
Elle épure son cinéma, se dégage de ses films bruts, ses réalisations instinctives et installe une déambulation philosophique, rappelant par moment Alain Robbe Grillet, où le langage et les gestes sont autant de clés pour accéder aux forteresses enfouies au plus profond de l’être.
Anatomie De L’Enfer se révèle être un intrigant jeu, stimulant avec âpreté les espaces d’échange, les paroles et les corps.
Les lieux du récit, un boudoir loin d’un monde en proie à la rivalité, à la confrontation, à l’annihilation de l’inconnu, et non loin d’une côte où les vagues ne cessent de se brier sur les falaises, deviennent, à travers un travail de construction de l’image, des antres d’où les secrètes turpitudes des songes dansent avec fracas.

Les mots façonnent les souffrances.
La position des corps, l’axe des regards, renvoient à des constructions tout autant autour des sexes que des désirs.
Breillat s’amuse à manipuler le spectre de la sexualité moderne.
Un théâtre d’opposition s’organise, tout d’abord entre l’homme et la femme puis autour de l’hétérosexualité et de l’homosexualité.
La cinéaste travaille le dépassement de ces horizons qui réduisent l’esprit à la chair, la chair aux injonctions sociétales.
La proposition met alors la pensée au coeur du récit, construit des dialogues transperçants, bien que parfois verbeux, et invite à plonger dans les tourbillons apocalyptiques qui font l’existence de ces deux individus.
Breillat s’applique avec didactisme à construire deux personnages complexes, aux motifs internes labyrinthiques, méandres-miroir qui offrent l’image d’une société névrosée, dès l’enfance, par ses silences, en voie de destruction de par la constance de ses rapports de violence.
Dans cette déambulation philosophique autour des concepts et environnements de vie, Breillat ne cesse d’ouvrir, progressivement, la situation désastreuse dans laquelle le corps de la femme se trouve jeté depuis des siècles.
Elle observe la puante ostracisation de tout un pan de l’humanité de par l’appartenance sexuelle.
Le magma de thématiques, définit l’espace, le temps, les êtres, leurs sexes, pour finalement arriver à un hurlement profond de la réalisatrice autour de l’esclavage des femmes et la manipulation de leurs corps, qui effraie tout comme obsède la gente masculine.
Elle montre ce que la société s’évertue à faire oublier, souhaitant affranchir la femme du règne de l’organe, lui donnant des vertus difficilement atteignables et tragiquement liberticides.
Elles ne deviennent plus qu’objet de représentation, objet réceptacle qu’il faut contrôler pour éviter d’être dévoré.
À travers les yeux de Rocco Siffredi, personnage homosexuel, lentement, le corps de la jeune femme se dévoile des poils au sexe, des orifices aux flux menstruels.
Breillat milite, crie, souhaite le scandale pour conscientiser la rétine.
Breillat souhaite ouvrir les yeux de force, ne peut plus accepter ces visions mortifères, et s’écarte alors, sur quelques virages narratifs, de sa ligne de récit quitte à s’embarquer dans de troublantes traverses réductrices et moralisatrices.

En continuant sa démarche de questions à retombées contrastées, la cinéaste paramètre sa réflexion entre beauté et rance, corps et esprit, sang et excrément, vie et mort, désir et sauvagerie.
Elle saisit les deux extrémités de concepts connexes et travaille la balance pour concevoir des individus aux textures, reliefs et motifs terriblement humains.
Avec ces deux individus, elle déconstruit le genre humain, elle sculpte en apesanteur la tragédie universelle. Elle les enferme, les plonge l’un et l’autre dans des espaces mentaux monstrueux, et pointe l’impasse d’une société malade qui pousse à l’égocentrisme, à la possession de l’autre, aux artifices esclavagistes de l’amour et pire encore à la volonté d’anéantissement morale tout comme physique de celui qui correspond à l’anomalie, celui qui s’extirpe de ce manège vicieux, celui qui ne se plie pas aux règles, celles de l’abandon de l’âme à la solitude, solitude pour mieux contrôler le sujet.
Très rapidement, et de manière surprenante, le réel disparaît, Breillat façonne un lieu de projection mental où psyché et subconscient se mêlent.
En quittant à de très rares reprises la chambre, Breillat structure l’identité sexuelle des protagonistes pour les mettre à l’épreuve des attentes sociétales.
Il y a quelques raccourcis batards, assez caricaturaux, mais dans les grandes lignes Breillat apparaît sous une lumière de cinéaste des détails, des symboles, des cadres qui recèlent les secrets intimes, les sortilèges immémoriaux.
Une audace de mise en scène qui trouve de manière étonnante écho à travers le regard troublant d’un Rocco Siffredi sincèrement émouvant, au regard divisé, perdu, face au continent féminin, océan mouvant et insaisissable.
Quant à Amira Casar, qui retient notre attention pour la première fois dans ce rôle de femmes révélant ses profondeurs, elle rappelle par contre pied une certaine Emmanuelle Béart, Anatomie De L’Enfer s’offrant alors comme une sorte d’anti-La Belle Noiseuse.

Il est aujourd’hui curieux de redécouvrir Anatomie De L’Enfer et de se rendre compte de l’importance de sa place dans le cinéma mondial.
La proposition de Catherine Breillat se révèle pont entre œuvres malades des 70s, maelström à base de Portier De Nuit et Salo dans ses questions sur les doctrines autoritaires et la forme narrative, et le cinéma total de Lars Von Trier qui signera une décennie plus tard un certain Nymphomaniac, maniant tout autant les formes de Anatomie De L’Enfer que de Une Vraie Jeune Fille.
Il y a également les miroitements du cinéma de Gaspar Noé, post-Irréversible, qui ne cessent d’être annoncés dans cette œuvre bavarde et pourtant intéressante dans ses perditions autour de la nature humaine.
Anatomie De L’Enfer est un film de boudoir qui a tout de l’audace du Marquis De Sade, dans sa volonté de scandaliser pour révéler les grondements puants de la société.
Un long-métrage qui rappelle l’écriture cinglante et radicale de Catherine Breillat.
Les mots viennent s’ancrer au plus profond de nos chairs, s’égarent dans nos parcours intimes, remuent nos organes, questionnent nos sexualités et plus largement autopsient nos psychés, nos rapports à l’autre sexe, à l’inconnu.
Il y a un besoin urgent de se découvrir, d’experimenter, sans quoi la peur engloutira l’humain, le poussera dans les ténèbres, pour ne confirmer que le triste chemin en cours de construction fait de solitude, de blessures sordides, de hurlements, de féminicides.
Ce monde doit cesser, l’obscurantisme se doit d’être combattu, la vérité, celle de la nature, celle des corps doit être montrée et célébrée.
Breillat signe un film important, si ce n’est nécessaire, qui se laisse parfois trop aller à ses élans verbaux, étouffant l’image, strangulant la pensée, mais ancre à jamais cette nuit face à cet enfer injustement diabolisé : le corps de la femme.

Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray
Le Chat Qui Fume, épaulé de son épatant graphiste Frédéric Domont, vient proposer avec cette nouvelle « collection Catherine Breillat » une nouvelle ligne graphique et editioriale.
Ici, nous sommes dans la gamme scanavo de l’éditeur et l’écho des éditions Radiance résonne en nous.
Le Chat Qui Fume propose une splendide édition comportant un Obi reprenant toutes les informations que nous pouvions précédemment trouver au verso des éditions.
C’est beau, particulièrement beau.
Image :
L’édition Blu-Ray d’Anatomie De L’Enfer est une première mondiale et la restauration HD à laquelle nous avons droit est une véritable réussite.
Pas de détails particuliers autour de l’origine de la restauration mais le travail est impeccable avec une image parfaitement stable, nette et propre.
Qu’il s’agisse du niveau de détails ou bien la justesse de la colorimétrie, le film de Catherine Breillat hypnotise profondément et durablement, retrouvant toute la picturalité de sa photographie.
La peau est obsédante, le sang transperçant.
Le travail de l’image est délicieux, le spectacle face à nous devient tangible, durant quelques instants la chair a traversé l’écran, le temps s’est suspendu, la matière a creusé l’image, les textures ont fait naître le réel, un réel aux apparats de songes et de terreurs.
L’expérience fut enivrante.
Son :
Une unique piste Française en DTS-HD MA 2.0 est présente, cette dernière a de bonnes dynamiques, orchestre avec justesse ses graves, ses aigus, sa bande-son et ses environnements sonores.
Cependant, et c’est un point à relever pour le moins important, la captation des voix, bien trop souvent susurrées et l’accent de Siffredi font que des phrases entières deviennent difficilement analysables.
Pour palier à cela, l’éditeur propose de pouvoir ajouter des sous-titres français, permettant alors de soutenir les voix et de mieux décrypter certaines palabres essentielles à la lecture du film.

Suppléments :
• Anatomie de l’Enfer par Catherine Breillat (archive, 1h)
Immense supplément, Catherine Breillat face caméra, disserte et philosophie sur Anatomie De L’Enfer.
Elle revient sur l’impulsion qui a donné naissance au film puis revient point par point sur sa mise en scène, son langage de cinéma, pour dépasser le film, donner des cheminements réflexifs et lire l’abstraction fascinante proposée par le long-métrage.
Il est rare d’avoir des suppléments où les cinéastes ont des mots si justes et des réflexions si profondes.
Perdez-vous dans cet entretien !
• Livret de Murielle Joudet
L’autrice de Je Ne Crois Qu’En Moi, livre d’entretiens en compagnie de Catherine Breillat, certainement notre ouvrage cinéma favori de 2023 a rédigé quelques lignes afin de saisir les grandes lignes du film, de saisir la place des comédiens, leurs corps, et la pensée de la cinéaste.
La plume de Joudet est toujours extraordinairement juste et atteint une vérité exquise autour d’Anatomie De L’Enfer.
• Images de tournage (1mn30)



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