
| Réalisateur : Truong Minh Quy, Nicolas Graux |
| Acteurs : Truong Minh Quy, Nicole Bonew, Anne-Marie Loop |
| Genre : Expérimental |
| Pays : Belgique, Singapour, Vietnam |
| Durée : 13 minutes |
| Date de sortie : 2024 |
Synopsis : Dans un hôpital à l’abandon aux abords de Bruxelles, un jeune streamer, alias « Porcupine », se livre à un sex-show en direct pour l’un de ses abonnés. Sous le même toit délabré, une vieille dame allume un feu et ressasse son chagrin dans la chambre où son mari est mort. La rencontre fortuite de ces deux êtres esseulés va libérer un flot de souvenirs et de données virtuelles. Mais les contacts sont rares dans la vie réelle, et le réconfort mutuel semble hors de portée.
Deux regards de cinémas, le documentaire et l’expérimental, deux pays, le Vietnam et la Belgique, deux continents, l’Europe et l’Asie, pour un même monde, la Terre, pour une même espèce, l’humain, c’est la force de convergence des visions de Truong Minh Quy, réalisateur de The Tree House, et Nicolas Graux, réalisateur de Century Of Smoke.
Porcupine loge le regard dans une dimension réaliste, au cœur d’un hôpital abandonné, qui, à force d’organisation de cadres, propulse la réflexion dans l’inconscient, touche l’au-delà.
Une proposition qui questionne les mondes intangibles, internet et le numérique, et qui creuse des galeries dans le réel pour mieux le distordre et finalement le disséquer.
Le duo de cinéastes invite à analyser les ruines à travers lesquels l’humain évolue, autopsie les rapports aux paysages intérieurs, reliefs émotifs, sensoriels et poétiques par delà la chair, en périphérie de l’âme.
La caméra erre au coeur d’espaces désaffectés, recouverts de câbles et de morceaux de verre, territoires désolés, pour capturer les spectres perdus, les individus dépossédés de leurs propres chemins de vie.
Dans ce lieu impasse tout aussi ouvert vers l’extérieur que geôle cauchemardesque renvoyant vers les maux devenus indissociables du coeur, de l’organe, Truong Minh Quy et Nicolas Graux viennent questionner la société tout entière, si ce n’est un certain naufrage civilisationnel.
Les lieux, tout comme les rapports à l’autre, sont glaises difformes, à saisir, à restructurer pour user de désastres comme terreau, à la seule condition de dissocier les maux de la solitude à ceux du souvenir.

La manière de capturer les espaces, reflets des paysages intimes, rappelle le récent film de Denis Côté, Mademoiselle Kenopsia, qui questionnait les limbes qui font la psyché à travers une observation de ruines structurelles mouvantes et insaisissables qui font l’âme et l’individu.
Ici, les réalisateurs vont en bordures et font se téléscoper les lumières vacillantes, presque mourantes de ces visages flottants.
Il y a alors une volonté de survie, passer par un pacte sociétal agonisant, offrir une part d’intime aux mondes invisibles qui dévorent, afin de pouvoir exister dans un trouble dédale. La caméra est allumée, le corps capturé, l’individu renvoyé éternellement à une image faussée mais suspendue, à une image décrochée mais financée.
L’être n’est plus un tout mais un bloc ne cessant de se fragmenter, de se déliter, à la manière de l’image numérique qui reconstruit puis maltraite le réel pour apporter une perception nouvelle, intangible, insaisissable, un monde où l’humain s’est fait destituer de tout, si ce n’est de sa mélancolie.
Ainsi, en structurant son film entre images analogiques et images numériques, Porcupine s’élance vers une fracture aussi terrifiante que fascinante qui a été ouverte durant ce début de XXI° siècle.
Le court-métrage ausculte avec talent cette brèche entre le réel dans lequel les corps évoluent et les méandres des interfaces digitales, existences virtuelles, dans lesquelles l’esprit est captif.
Une dimension schizophrénique s’ouvre face à nos rétines, l’existence ne s’opère plus que par morcellements, miroitements, l’empire de l’image est venu aveugler et a su après de nombreuses décennies endormir nos instincts de survie, nos canaux sensoriels. Le tunnel paraît sans fin.
Cependant, toute la beauté de cette réalisation réside dans ses lumières, ses espoirs impossibles, dans sa poésie tout simplement appelant un rêve lointain, mais certain.

Porcupine est une expérimentation, un miroir sur nos rapports aux corps, aux stimuli et fatalement aux endormissements synaptiques, émotionnels et sensoriels.
Il s’agit également d’un regard effrayant sur les effondrements structurels tout autant psychologiques que civilisationnels que nous traversons sans cesse.
Truong Minh Quy et Nicolas Graux sont d’une clairvoyance redoutable sur les symptômes à nos déclins. Entre solitudes profondes, sacrifices de l’âme par l’image et marchandisation des rapports humains, le vide est tétanisant.
Pourtant, avec Porcupine, nous avons désormais la possibilité d’observer frontalement nos errances, nos impasses, pour se poser les bonnes questions, celles qui feront naître des gravas, terreau insoupçonné, les fulgurances de demain.



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