« Les Chambres Rouges » réalisé par Pascal Plante : Critique et Test Blu-Ray

Réalisatrice : Pascal Plante
Acteurs : Juliette Gariepy, Laurie Fortin-Babin, Elisabeth Locas
Genre : Thriller
Durée :  118 minutes
Pays : Canada
Date de sortie : 17 janvier 2024 // 29 mai 2024 (Combo DVD/Bllu-Ray)

Synopsis : Kelly-Anne est obsédée par l’affaire très médiatisée d’un tueur en série, et la réalité se brouille avec ses fantasmes morbides. Elle emprunte un sombre chemin pour récupérer la vidéo manquante du meurtre d’une jeune fille, à qui Kelly-Anne ressemble de façon troublante.

Quatrième long-métrage de Pascal Plante, Les Chambres Rouges marque une véritable percée du cinéaste à travers l’hexagone, soutenu pour sa sortie française par la branche cinéma de ESC.
Le réalisateur canadien à qui l’on doit le singulier et encore trop confidentiel Nadia, Butterfly, continue d’explorer les méandres de nos sociétés, les frontières matérielles comme immatérielles derrière lesquelles le gouffre gronde, dévore l’esprit des aventureux allant de l’amour, avec Fake Tatoos, à la quête du spectre intérieur.

La critique de Les Chambres Rouges

Les Chambres Rouges est l’histoire d’un procès, celui de Ludovic Chevalier, accusé de kidnapping et barbaries sur mineurs. Les faits sont terribles, défraient la chronique.
Dans les zones d’ombres du net, une red room est apparue, une place où contre financements les atrocités ont été filmées et partagées. Le bourreau est cagoulé, seul un regard et une forme de corps laissent planer le doute sur l’identité du prévenu.
Le procès démarre, les jurés sont préparés, la caméra scrute et organise à travers un plan séquence fascinant et vertigineux la première journée de procès.
La mise en scène de cette structure introductive installe la trame toute entière du récit, construit les zones d’ombres, les zones d’intérêts, et installe le regard spectateur dans le rôle de témoin, le faisant chavirer plan après plan dans une posture déstabilisante de voyeur, poussant à être dans la carcasse de l’œil qui voit tout autant les événements publics que les coulisses, tout autant les preuves que les galeries souterraines.
Le cinéaste trouve une dynamique hypnotique dès ses premières minutes entre orchestration de l’image méticuleuse, aux mouvements de caméra insidieux, et jeu d’acteurs irréprochable, le discours des avocats saisit aux tripes.
La proposition évolue entre thriller et film de procès, brouille les pistes, puis, lorsqu’il lit l’intimité des personnages ce dernier sombre dans une horreur qui ne montre jamais les abominations. L’imagination frémit et des images se créent dans nos pensées, le piège est sournois, addictif. Les chambres rouges s’éveillent.

Dans le fond de la salle d’audiences, des supportrices du présumé coupable observent en silence.
La caméra de Pascal Plante suit le quotidien de l’une d’entre elles, Kelly-Anne, mannequin et inquiétante silhouette des réseaux fantômes, spectre d’un procès qui tient tout le pays dans sa main. Le regard du film s’éloigne du procès pour mieux plonger dans les méandres obsessionnelles de cette curieuse jeune femme, fruit d’une société fascinée par l’ultra-violence et ses représentations. Il est à noter que le jeu tout en retenus de Juliette Gariepy est phénoménale. Elle est insaisissable, capte l’attention et nous emprisonne dans son étrange quotidien fait d’étirements, de shooting et d’errances malsaines sur le web.
Des murs blancs et lisses des lieux du procès, espace d’une justice aveugle et égocentrée, aux salles de tortures, d’un rouge chair, où l’humain redevient bête sauvage, il y a toute une population qui se disloque, se perd, un affrontement entre le bien, étincelle mensongère, et le mal, tourbillon dévastateur. L’impasse est effrayante.

Dans toute cette agitation, dans tous ces croquis de vie, de fonctions, Pascal Plante n’oublie pas de présenter l’élément charnière qui pousse le monde dans le précipice : le journalisme.
Il observe une usine qui crée la perversité pour le profit, qui module les faits pour l’audience, et ce, dans une légalité condescendante. La culture du voyeurisme et du scandale s’actionne.
Une dégénérescence qui déborde sur les plateaux TV, et hante internet jusqu’à pénétrer l’espace privé, jusqu’à ouvrir des portes sur l’intimité tant des victimes que des bourreaux, curieuses fenêtres attisant les regards dérangés d’individus en quête de sensations.
Le cinéaste structure le récit et lie les protagonistes à travers une gigantesque toile où les écrans ouvrent un réseau terrifiant.
D’un écran à un autre, d’une trace numérique à un mail, la porte du domicile s’ouvre. L’insécurité taillade, la mort rôde.
Pris par surprise, nous sommes placés en apnée, l’esprit devient captif de ce terrifiant univers où les griffes tétanisantes de la chimère du snuff movie se rappellent à nos cauchemars, où de spectateur il serait possible de devenir victime.
Entourés d’écrans, de connexions et de réseaux, le vide s’invite chez nous.

En creusant les curiosités maladives, la malice des images et des mondes parallèles, en dehors du tangible, derrière des lignes de codes et de formats cryptés, le réalisateur réussit à dépasser les questionnements habituels, s’échappe de toute grandiloquence, de tout sentimentalisme.
Il déconstruit nos manières de concevoir le réel et offre une vue sur un au-delà, de l’autre côté des câbles, fourmillant d’horreurs, de sévices et d’immondices. Sans jamais montrer, il laisse entrevoir.
La maîtrise est surprenante et Pascal Plante réussit à déranger, à blesser, usant de la parole, ainsi que de la terreur brûlante tout comme de la jouissance glaciale de ses interprètes.

Les cordes pincées tout comme les cordes frottées, qui accompagnent le déroulé de la narration, touchent pleinement à l’atmosphère douce-amère, aux relations troublantes entre les personnages.
Le caractère labyrinthique et crispant des interactions humaines, avec pour toile de fond la froideur des machines et des codages qui renferment les secrets du réel est redoutablement angoissant. Ce coup d’oeil vient à résonner dans nos rapports au monde.
Entre la colère des familles et l’impassibilité des écrans de Kelly-Anne, un choc dissonant vient assiéger nos corps comme nos esprits. La proposition est une épreuve viscérale, une machine implacable.

Les Chambres Rouges en partant d’un procès sordide vient à toucher une vérité déconcertante, et pourtant omniprésente, celle de la culture des images, des réseaux, de la médiatisation outrancière et des territoires inconnus que renferme le nouveau monde, celui d’Internet et ses dérivés.
Dans ce procès où tous les regards sont rivés sur l’accusé qui reste mutique et impassible, il y a les errances déviantes d’un public en demande continue de stimuli abjects, de ressources toujours plus terrifiantes et glorifiant les assassins. Allumez votre TV, n’importe quelle chaîne de Streaming à ses séries documentaires sur la vie et « l’oeuvre » d’un serial killer.
Pascal Plante, bien que terminant sur une clôture aux ressorts sensationnalistes, travaille les chaînes de l’horreur, ses ricochets, les grondements pervers et touche avec génie la contagiosité du mal.
Vidéodrome de David Cronenberg vient de prendre vie, il dépasse la dystopie, et se dresse face à nous juste à un embranchement de claviers. Déstabilisant et terrifiant.

Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray

Image :

1080p AVC // 16/9 – 1.50:1

Le master image en présence est irréprochable.
L’image est très froide, si ce n’est parfois glacée, profitant pleinement du support numérique.
Le niveau de détails est impressionnant et lorsque Pascal Plante passe aux images webcam, un véritable travaille de saturation transparaît, l’anomalie, la bestialité, traverse l’écran et ouvre des gouffres intrigants dans ses déstructurations et ruptures d’images.
Les couleurs quant à elles sont tranchées et particulièrement profondes, des rouges ténébreux aux blancs éclatants.
Comme on vous le disait : irréprochable.

Note : 10 sur 10.

Son :

Deux pistes sonores sont présentes : DTS-HD Master Audio 2.0 & 5.1.

Nous avons principalement dirigé notre attention vers la piste 5.1.
Cette dernière laisse une confortable place aux voix et n’étouffe pour autant jamais les ambiances et accompagnements instrumentaux. L’équilibre est assez bon.
Reste que le rendu est très frontal et que notre souvenir d’envoûtement en salles, se trouve ici amoindri avec des répartitions surrounds trop discrètes. Pensez donc à réhausser la scène arrière.

Note : 7 sur 10.

Suppléments :

  • Making-of (50 min) :
    Retour sur le plateau, le making of permet de voir la manière de travailler de Pascal Plante, es rapports avec les acteurs, l’équipe technique et ses méthodes de tournage. Un peu long mais très intéressant pour ceux qui souhaiteront découvrir les coulisses et les gestes d’un cinéaste à suivre.
  • Entretien avec le réalisateur Pascal Plante et l’actrice Juliette Gariépy (30 min) :
    Un bel entretien orchestré par Victor Lamoussière autour de la direction d’acteurs, les échanges sont dynamiques, précis et clair.
    De l’idée originale jusqu’au plateau se dessine la glaise dans laquelle Juliette Gariépy a du strcturer son interprétation.
    Enfin, le cinéaste dépasse le cadre de la direction d’acteurs et revient plus largement sur la mise en scène
  • Commentaire audio de Pascal Plante :
    Tout ce que vous rêviez de savoir sur Les Chambres Rouges, des décors à la composition, du casting au scénario, se trouve condensé dans ce très réussi commentaire audio où le cinéaste rebondit sur le moindre détail pour révéler des aspects tout aussi anecdotiques que fondamentaux.
  • Séance de questions-réponses avec l’équipe du film lors de l’avant-première parisienne, animée par Demoiselles d’Horreur (25 min) :
    Du côté de de Kino Wombat on apprécie tout particulièrement les interventions de Demoiselles D’Horreur.
    Le plus accessible et didactique supplément de l’édition, il est parfait pour prolonger l’expérience du film, avoir un retour de l’équipe sans pour autant s’enfoncer en profondeur dans les méandres de la création, chose abordée dans les autres suppléments.
  • Concert du compositeur Dominique Plante et ses musiciens interprétant la bande-originale du film (20 min)
  • Les Shooting photos de Kelly-Anne
  • Galerie de photos du tournage
  • Galerie de projets d’affiche
  • Bande-annonce

Note : 8 sur 10.

Pour découvrir Les Chambres Rouges en Blu-Ray :
https://www.esc-distribution.com/accueil/9524-les-chambres-rouges-combo-dvd-bd-edition-limitee-3701432019376.html

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