« Le Cœur Fou » réalisé par Jean-Gabriel Albicocco : Critique et Test Blu-Ray

Réalisateur : Jean-Gabriel Albicocco
Acteurs : Eva Swann, Michel Auclair
Genre : Drame
Durée : 101 minutes
Année : 1970 // 2024 (Blu-Ray)
Pays : France

Synopsis : Journaliste de profession, Serge travaille dans la presse à sensation. Rendant visite à Cécile, son ex-femme, actrice, en cure de repos dans un hôpital psychiatrique, dans le but d’obtenir d’elle une interview,, il fait la rencontre de Clo, une jeune et jolie pyromane. Tombé fou amoureux d’elle, Serge l’aide à s’enfuir. Mais peu à peu, le journaliste perd lui aussi la raison, tandis que les incendies se multiplient au long de leur cavale.

Le Chat Qui Fume a su nous habituer à l’exhumation de films français complètement oubliés, et surtout, complètement fous.
Après Haine, La Saignée, Draguse ou encore Les Désaxées, nous voici du côté d’un cinéaste tristement boudé en son temps, un certain Jean-Gabriel Albicocco.
Chez Kino Wombat, le nom du cinéaste était jusqu’alors totalement inconnu et l’étrange engouement autour de l’édition Blu-Ray de Le Coeur Fou a su avoir raison de notre curiosité.

La critique de Le Coeur Fou

Un asile psychiatrique est encerclé par les paparazzis, en son sein vient tout juste d’arriver Clara, actrice iconique à la longue carrière.
Les ragots fleurissent à tout va. Les journalistes rêvent de décrocher une interview.
Dans les entassements de regards pugnaces, un d’entre eux se détache, celui de Serge, ex-mari de l’interprète star.
Ce dernier essaie d’entrer incognito dans l’institution et échanger avec Clara.
Sur son chemin, au détour d’un couloir, se dresse une jeune et étrange patiente, Clo, pyromane compulsive. Serge est surpris par le personnel et est mis à la porte.
La nuit suivante, l’hôpital prend feu.
Le long de la route, Serge croise à nouveau Clo, en fuite. Clara s’évapore de ses pensées.
Un amour total et foudroyant est né, Serge et Clo contre le monde.

Premier film d’Albicocco découvert du côté de Kino Wombat, Le Coeur Fou fut une expérience toute aussi déconcertante que profondément hypnotique.
Tout comme la flamme qui obsède la rétine et blesse l’épiderme à son contact, Le Cœur Fou est une œuvre bipolaire segmentée entre d’ingénieuses idées de mise en scène, de manière de créer de l’image, et un effarant néant narratif, porté par des acteurs gauches suivant un chemin réflexif pour le moins abeliné..
Mais une fois abstraction faite des personnages, acteurs et rebondissements à coucher dehors, Le Coeur Fou ouvre des dimensions visuelles poétiques troublantes et profondément intéressantes.

Flammes… Folie… Rêves… Liberté… Voici l’incantation qui frappe la pellicule d’Albicocco, aux apparats d’un appel à désobéir.
A désobéir à la société, à désobéir au septième art, à user du même A pour Amour et Anarchie.
Jean-Gabriel Albicocco est la désinvolture même.
Le cinéaste, aujourd’hui presque oublié, a conçu ici un long-métrage distordant toutes conceptions connues en matière de réalisation.
Constamment en confrontation avec la lumière, avec l’astre de feu, le spectacle qui se joue ne cesse de révéler le monde, le dépecer, l’extirper de son caractère tangible pour concevoir des échos lumineux, des chemins entre la chair et l’esprit.
Bien plus qu’un rejet d’une société impasse et liberticide, Le Coeur Fou est un appel à retrouver le cri primaire, à raviver la pulsion qu’on tutoyait à l’enfance.
Brûlons les boulevards qui ont fait de l’humain une bête curieuse, animal de foire sociétal, défraîchissons les sentiers, ceux de la nature, entre eau, flamme, bourrasques et fange, où l’organique exulte et vit.
C’est dans cet espace qui dépasse la conscience que naît toute la fougue de cette oeuvre inclassable, vorace et irrévérencieuse.

La puissance de l’image, ses secrets, dépasse allègrement le caractère bis de l’oeuvre.
Dès lors que l’on parvient à en faire abstraction des relents transparaissent de Malick, de Tarkovski, dans la capture métaphysique des espaces traversés, sauf qu’ici nous sommes en 1970 et ces deux pontes n’ont pas encore fait leurs preuves.
Albicocco est irrémédiablement en avance sur son temps, le postérieur entre deux bobines, d’un côté le cinéma expérimental, de l’autre le divertissement écervelé.
On en vient à imaginer, Le Cœur Fou, en film muet, où l’image se suffirait à elle-même, à la manière d’un voyage transcendental où la capture névrosée du réel et les corps en action suffiraient à porter la pensée, suffiraient à transcender la réflexion sur nos quotidiens, nos vies, tout simplement.

Le Coeur Fou est une déclaration d’amour vache, tout du moins pour le spectateur, car la réalisation pousse d’une part à l’émerveillement absolu, à l’inspiration et à la volonté de désobéir au nom de la liberté, de la passion -une impulsion puissante se met à résonner en nous- et de l’autre, un spectacle frustrant du fait de limites structurelles importantes, qu’il s’agisse des acteurs ou du développement narratif.
Reste qu’aujourd’hui un cinéaste singulier vient de ressusciter !
Foncez découvrir le doigt d’honneur Albicocco. Ouvrez la rétine et bravez l’épreuve des flammes.

Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray

L’édition Blu-Ray prend place dans la collection Scanavo de l’éditeur. Le boîtier est glissé dans un fourreau du plus bel effet avec un nouveau visuel assez attirant.
Le visuel scanavo, quant à lui, reprend l’étrange visuel psychédélique original.
Encore un travail signé Frédéric Domont, une star qu’on ne présente plus !

Image :

Scan 4K d’après les négatifs son et image du film par le laboratoire VDM, étalonnage Mathieu Péteul, restauration Sébastien Liatard.

Il est difficile d’observer et établir un constat ordinaire autour de la qualité d’image, dans le cas de Le Coeur Fou.
Albicocco distord les standards et du fait du traitement originel donnant à l’intégralité du film une image qui se délite, qui se reflète, joue des spectres de lumière, créant volontairement de très nombreuses zones de flou, jamais vous ne pourrez avoir un rendu à la netteté cristalline, et tant mieux.
Le Chat Qui Fume propose très certainement le meilleur résultat possible de la démarche d’Albicocco travaillant tout d’abord à merveille le rendu organique de la pellicule, autopsiant le grain pour révéler de nombreux détails, et puis, dans son traitement colorimétrique, sans trop jouer de contraste, gardant le caractère « sous acide » de la rétine Albicocco, la proposition tire vers un profond respect des dynamiques, usant avec minutie son nuancier, sans jamais pour autant dénaturer, jouer de facilité.

La restauration de Le Coeur Fou est une réussite, qui risque d’en surprendre plus d’un tant la proposition se veut novatrice en terme d’image tortueuse. Un pari fou.

Note : 8.5 sur 10.

Son :

Français DTS-HD MA 2.0

Le rendu son est pour le moins assez rude, parfois les voix se font cacophoniques, cannibales.
De manière générale la balance entre les fréquences est stable, bien que les saturations sont parfois de la partie, et la bande originale offre de beaux reliefs, décuple l’aspect entêtant, la ritournelle infernale et abrasive de l’amour, du coeur fou.

Note : 6.5 sur 10.

Suppléments :

Aucun supplément notable à l’horizon…
Nous aurions aimé en savoir plus sur cet étrange film et son image damnée.

• Chansons d’Ewa Swan
• Film annonce
• Livret de photos

Note : 2.5 sur 10.


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Un espace de recherche, d’exploration, d’expérimentation, du cinéma sous toutes ses formes.
Une recherche d’oeuvres oubliées, de rétines perdues et de visions nouvelles se joue.
Voyages singuliers, parfois intimes, d’autres fois outranciers, souvent vibratoires et hypnotiques.
De Terrence Malick à Lucio Fulci et Wang Bing, en passant par Jacques Rivette, Tobe Hooper, Nuri Bilge Ceylan, Agnès Varda, Lav Diaz ou encore Tsai Ming-Liang, laissez-vous porter par de nouveaux horizons, la rétine éberluée.

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