
| Réalisateur : Ousmane Sembène |
| Acteurs : Therese M’Bissine Diop, Anne-Marie Jelinek, Robert Fontaine |
| Genre : Drame |
| Durée : 60 minutes |
| Année : 1966 (salles), 9 octobre 2024 (ressortie salles) |
| Pays : Sénégal, France |
Synopsis : Une jeune bonne sénégalaise suit ses patrons français retournant dans leur pays, à Antibes. Le plaisir de la découverte de ce nouveau monde se transforme vite en déconvenue profonde. Isolement, mépris des patrons, racisme ambiant, tâches ménagères incessantes…
Ousmane Sembène, du VGIK à la libération du peuple sénégalais par la culture
Ousmane Sembène, auteur sénégalais tout juste revenu du VGIK, école de cinéma soviétique, au début des années 60, et avec quelques courts-métrages reconnus en poche dont un présenté à Locarno, propose son premier long-métrage en 1966 : La Noire de….
La Noire De… est l’adaptation d’une nouvelle écrite par le cinéaste lui-même en 1962, La Mère, dans son recueil Voltaïque.
Le film de Sembène conte le parcours d’une jeune mère sénégalaise devenue nourrice d’une famille française avec trois enfants, de la maison de Dakar à l’appartement d’Antibes, en France.
Au Sénégal, la jeune femme s’occupe des enfants de la famille et rentre une fois la nuit tombée chez elle, quartier délabré fait de tôle et de terre. Durant ses journées libres, elle s’éprend d’amour pour un jeune homme de Dakar. Tout change lorsque son employeuse lui propose de la suivre sur la Côte D’Azur, lui faisant miroiter richesse et bonheur. Pour cela, pour quelques mois, elle doit tout laisser derrière elle : amour, famille et enfant.
En France, tout change. Les employeurs deviennent monstres tyranniques, créatures racistes. La jeune femme se transforme en bonne à tout faire, ornement sociétal, ne peut sortir que pour faire les courses et devient captive, malgré elle, si ce n’est esclave. Par la fenêtre, elle entrevoit la Côte d’Azur, paradis touristique, la Méditerranée et songe aux terres lointaines, le Sénégal, réalité perdue.

Spectre colonial & impasses sociétales
Réalisé tout juste six ans après l’indépendance du Sénégal et huit ans après la fin de la main mise française, la proposition donne à voir un pays dépossédé de sa culture, de ses croyances et de ses terres.
La population est plongée dans une féroce pauvreté où les riches, bien souvent, sont les français restés pour assurer leurs intérêts économiques.
Sur le papier, le Sénégal est libre, néanmoins les colons sont partis en laissant derrière eux un peuple en ruines qui se doit, de plus, de parler la langue de l’oppresseur ainsi qu’entrer bon gré mal gré dans une effrayante et vorace mondialisation, tenue par les pays occidentaux dont la France fait partie des pays majeurs.
Les richesses ont été arrachées, ne reste alors plus que le corps à soumettre pour toucher quelques deniers, oser exister.
» Il faut d’abord avoir le courage de voir la réalite ; la voir est une chose, la comprendre en est une autre.
Il faut commencer par connaître son pays, tout en le situant dans l’ensemble du mouvement international révolutionnaire. Il peut être en dehors du mouvement, ou bien en faire partie.
Tout art doit être défini par rapport à ce mouvement. Un cinéma africain est un cinéma qui se définit par l’authenticité de la réalité qu’il donne à voir. » Ousmane Sembèe
Gestes de cinéma & projections intimes
Sembène structure une tribune incendiaire, appelle le peuple à se réveiller, à travers une mise en scène aussi simple que tranchante.
Il capture les faits notables, les actes de soumission, les gestes d’humiliation pour conter bien plus que l’histoire de cette jeune femme broyée par le foyer toxique de la famille française moyenne : l’impasse de tout un peuple.
À travers le rêve et les espoirs, le cinéaste capture la geôle insidieuse qui se forme et les motifs qui réduisent l’individu à oublier son identité jusqu’à ne devenir que servant.
Dans son montage, froid et méticuleux, qu’il entrecoupe avec des souvenirs du Sénégal, alors que l’enfer français ne cesse d’augmenter son emprise sur la jeune femme, un étrange magnétisme déborde du cadre, invisible, poussant le regard spectateur à pénétrer la psyché de la jeune femme, à entrer dans la torture psychologique jusqu’à la scission mentale.
C’est un geste de cinéma particulièrement troublant tant Sembène n’use d’aucun artifice, d’aucune astuce, si ce n’est le travail du cadre, des espaces, de plus en plus anxiogènes, réduits, et de la voix terrifiante d’une patronne-tyran, faisant glisser l’humain vers l’objet.
Dans les ombres du film se tisse déjà la toile d’une certaine Jeanne Dielman.

La Noire De… la nécessaire pellicule incendiaire
Dans le salon d’Antibes, un masque traditionnel sénégalais est suspendu, offert par la jeune femme exploitée à son arrivée, cadeau devenu trophée de conquérant, trace de contrôle et de possession.
Au Sénégal, un immense monument, imposé comme sacré, rend hommage aux tirailleurs sénégalais sacrifiés lors de la Seconde Guerre Mondiale.
De Dakar à Antibes, le peuple sénégalais comme chair à exploiter gronde, de manière sourde mais active.
Ousmane Sembène avec ce premier long-métrage, lauréat du Prix Jean Vigo 1966, offre un personnage fort et représentatif du peuple sénégalais.
Un premier personnage qui ouvre toute une galerie à venir où le cinéaste à travers ses protagonistes, de film en film, viendra à peindre une fresque complexe de la population sénégalaise post-coloniale.
La Noire De… est le cri de l’Histoire de toute une nation spoliée et asservie, qui aujourd’hui libre pourrait plonger à nouveau dans ses vieux carcans risquant une nouvelle vague d’oppression.
Cependant Ousmane Sembène, en moins d’une heure, et porté par un amour certain pour sa patrie, avec une caméra et un montage aussi précis qu’une lame de rasoir met alors en avant la force du Sénégal et de ses citoyens à travers la fierté d’un peuple, son rejet de la soumission par l’économie et la force de travail pour rebâtir un monde nouveau, quitte à en mourir.
Mourir plutôt que se trahir.
Un film immense. Un appel douloureux à la liberté. Un coup de lame dans les filets-spectres d’un passé colonial tenace.


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