Un sculpteur aveugle kidnappe la belle Aki, mannequin à succès, et l’enferme dans son atelier, un immense hangar rempli de gigantesques sculptures.

| Réalisateur : Yasuzo Masumura |
| Acteurs : Midori Mako, Eiji Funakoshi |
| Genre : Drame érotique |
| Durée : 84 minutes |
| Année : 1969 // 2024 (Blu-Ray/DVD) |
| Pays : Japon |
Depuis l’an dernier, l’an 2023, The Jokers a exhumé un nom du cinéma japonais que nous n’espérions plus voir fleurir dans les rayons : Yasuzo Masumura.
Après un tour d’essai avec deux titres, Tatouage et L’Ange Rouge, l’éditeur français s’engage cette fois-ci pleinement dans la filmographie du cinéaste nippon en proposant pas moins de cinq films en Blu-Ray, Femme de Champion, La Bête Aveugle, Confessions D’Une Epouse, Passion et L’Ecole Militaire de Nakano.
Dans ces lignes, nous explorerons une chimère que nous rêvions de découvrir depuis quelques années : La Bête Aveugle.
La Bête Aveugle, merveille de cinéma et méandres de l’esprit
De Edogawa Ranpo à Masumura, l’ero-guro pénètre la toile
La Bête Aveugle est l’adaptation du livre du même nom écrit par Edogawa Ranpo.
Il s’agit ici d’une pierre angulaire du mouvement ero-guro croisant tout autant l’érotisme au macabre, le sensuel au grotesque.
La rencontre de ces deux espaces d’expression, la plume de Ranpo et le geste de Masumura, semble ici donner une glaise d’une matière nouvelle, un terreau permettant d’ouvrir de nouveaux territoires d’expression et d’expérimentation, quelques années avant l’émergence de la mouvance pinku eiga/roman porno.
D’un côté, un travail inquiétant de déstructuration des corps, de dépassement de la chair pour pénétrer le plaisir par la douleur, Edogawa Ranpo, de l’autre, un façonnement de la femme-rebelle, de la femme libre, dans une société profondément machiste, Yasuzo Masumura.
Aki Shima est une mannequin spécialisée dans le nu.
Michio est un artiste-sculpteur aveugle, maniaque, inconnu du monde, reclus dans un hangar avec sa mère.
Face à la réputation de corps parfait d’Aki, Michio se fait passer pour masseur et kidnappe la jeune femme afin d’en faire son modèle.
Séquestrée dans le hangar, au beau milieu de bras, de jambes, d’oreilles et de corps sculptés, Aki ne parvient à s’échapper et se sombre progressivement au rythme d’évasions ratées.
Dans l’obscurité, une étrange liaison commence à naître entre le sujet piégé et le créateur.

Dédale de l’esprit, corps flottants, les horizons du subconscient
Masumura reprend les structures tant narratives que visuelles de ces réalisations passées.
Il construit un personnage de femme, forte et fière, qui malgré les horreurs, les violences et abus ne se résigne jamais.
Le cinéaste fait jaillir des forces enfouies de cette confrontation déviante.
Par-delà le corps et l’esprit, Masumura plonge à la lisière du fantastique comme il avait pu le faire avec Tatouage mais préfère ici pénétrer pleinement la psyché et son aliénation comme terreau surréaliste.
Les murs se déforment, les textures se distordent, le réel se fait glissant, l’expérience d’un ailleurs cauchemardesque se configure.
La proposition ouvre le subconscient, fait de couloirs fougueux dépassant la raison.
Dans cet espace plastique tout aussi envoûtant que terrifiant, le cinéaste dépasse ses manières et développe un cinéma de l’abstrait, où au fur et à mesure de l’évolution des personnages, de la dégradation des psychismes et du pourrissement des lieux, un espace mental se conçoit en dehors de l’espace et du temps. La plume de Ranpo est venue nourrir la réflexion de Masumura, les idées pleuvent, le cadre déborde, La Bête Aveugle essaie de nouvelles combinaisons, tente d’offrir une expérience sensorielle totale, s’affranchissant de l’ordinaire délice rétinien.
Le cinéaste parvient à accéder à l’image intime de la relation entre les êtres, conçoit de nouveaux codes, observant les liens sordides entre victime et bourreau, la fluctuation de ces troubles rôles et l’unité d’un certain chaos, pour faire de La Bête Aveugle une entité unique. .
Une telle agilité rappelle les errances sourdes et virtuoses de Nagisa Oshima et L’Empire Des Sens.
Entre récit classique et échappée d’avant-garde, un sommet incontournable
La forme fait exulter le fond, le récit s’éclipse pour soulever des thématiques plus profondes que l’unique événement de l’enlèvement.
La Bête Aveugle est un tunnel tortueux et insaisissable pénétrant dans la psyché d’une génération d’artistes expérimentaux malades. La proposition ausculte tout autant la société japonaise, qu’elle livre une observation perturbante de la place des femmes, des relations charnelles, des désirs lancinants.
Yasuzo Masumura tient son monstre et le lâche sur un public aux sens étourdis par une déferlante plastique, un ouragan d’esprits torturés. Un monument croisant avec rudesse érotisme et société.

Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray
Image :
2.39 – 16/9 Couleur // 1080p AVC
Issu d’une restauration 4K, The Jokers avec La Bête Aveugle propose un travail réussi, agréable même mais qui ne tutoie pas les hauteurs de sa fratrie, à savoir Tatouage et L’Ange Rouge.
Ici, la texture pellicule a été conservée, l’image est parfaitement nettoyée et le cadre stabilisé.
Le travail des couleurs et la justesse de la palette parviennent à convaincre.
Néanmoins, le film ne réussit pas toujours à stabiliser ses noirs et vivote parfois avec des tons grisonnants dans les séquences d’extérieur, surtout au début du film. De plus quelques rares artefacts fugaces sont de la partie.
Concernant le niveau de détails, c’est ici convenable mais cela manque d’un piqué plus acéré, la proposition n’a pas la profondeur que nous fantasmions.
Bref, le master de La Bête Aveugle est à ce jour une petite réussite qui a néanmoins quelques dynamiques se pouvant d’être améliorées, donnant l’impression de restaurations moins récentes. The Jokers relaie ici une restauration effectuée du côté de la Kadokawa.
Son :
DTS-HD Master Audio Japonais 2.0
La piste offre une belle expérience et parvient pleinement à saisir le spectateur dans ses atmosphères instables et inquiétantes.
Les voix ne saturent à aucune moment, l’accompagnement instrumental a une sympathique rondeur et les ambiances trouvent le juste équilibre pour inonder nos consciences. Ces trois flux trouvent un bon balancier laissant chacune des lignes respirer et exister.
Une restitution très juste.

Supplément :
Un unique supplément est présent sur le disque mais à vrai dire, tant de contenu a été conçu pour la collection Yasuzo Masumura, qu’on tire le chapeau à l’éditeur pour à nouveau réussir en un seul supplément à si bien cerner l’œuvre, et surtout avec un invité de taille : Clément Rauger.
- Entretien avec Clément Rauger (22 minutes) : Clément Rauger en 22 minutes offre l’exploration dont nous rêvions en terre de cinéma, sur les contrées de la pellicule irrévérencieuse de Masumura autour de La Bête Aveugle. Une bonne piste pour continuer l’exploration du film.


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