« Watership Down » réalisé par Martin Rosen : Critique Et Test Blu-Ray

Marqué par de terribles visions, Fiver, jeune lapin, prédit, en ce beau mois de mai, la destruction imminente de sa garenne. Incapable de convaincre le patriarche du danger, il décide, avec son frère Hazel, de quitter le terrier avec quelques autres lapins, dont Bigwig et Silver, pour se mettre en quête d’un nouvel endroit sûr où s’installer. Il leur faudra bientôt lutter pour survivre dans un environnement hostile.

Réalisatrice : Martin Rosen
Genre : Animation
Pays : Royaume-Uni
Durée : 92 minutes
Date de sortie : 1978

Ce n’est pas la première fois que Le Chat Qui s’évade de ses girons habituels pour explorer des territoires de cinéma inattendus.
C’est le cas du cinéma d’animation que l’éditeur a pourtant su explorer par des voies alternatives en cette année 2024 avec en début d’année les sorties de Gandahar et Les Enfants De la Pluie, puis en milieu d’année l’inespéré Watership Down, adaptation du livre du même nom écrit par Richard Adams.

L’arrivée de Watership Down était peut-être une de celles que nous attendions le plus de découvrir ces derniers mois car du côté de Kino Wombat nous venions tout juste de débuter l’ouvrage, fraîchement et luxueusement réimprimé par Monsieur Toussaint Louverture.
Alors quelques mois après sa sortie, l’article paraît, l’envie de terminer le bouquin avant d’explorer le dessin animé était une intime exigence.

Watership Down, Exode Biblique Chez Les Léporidés

Fiver et Hazel, deux jeunes lapin, font partis d’une garenne plutôt bien organisée.
Fiver, sensible aux signes extra-sensoriels, met en garde toute sa communauté d’un mal foudroyant qui terrassera tous les lapins, du grand chef aux lapereaux, si ces derniers ne quittent pas immédiatement les lieux.
Hazel, ayant confiance en son frère et ses visions, tente de convaincre le patriarche de la garenne, en vain.
Les deux jeunes lapins fuient alors loin de cette terre damnée avec à leurs côtés ceux qui auront su prêter une oreille suffisamment attentive aux terribles prémonitions.
Un grand voyage commence fait d’inconnus, de périls, en direction d’une terre promise, sur une colline loin des humains, à l’abri de prédateurs.

Ce qui interpelle tout d’abord dans l’adaptation réalisée par Martin Rosen c’est assurément sa patte graphique, encore plus de nos jours où l’animation touche des sommets de « perfection » ou l’approximation est fuie comme la peste, souvent reléguée aux ordinateurs pour les finition. Ici on est sur du fait main, croisant crayons, fusains, aquarelle.
Ici, plusieurs styles se croisent, se rencontrent, fusionnent et modulent.
Watership Down est expérimental et se permet certaines outrances psychédéliques.
Les traits se distordent pour jouer de mouvements, les tonalités sont réalistes, rudes, le sang coule et les corps sont violentés, et pourtant par instant, des foudroiements traversent la toile vers des ailleurs hallucinés. L’animation ne cesse de jouer sur le fil entre cauchemar et émerveillement. C’est déstabilisant mais particulièrement obsédant.
Une expérience hypnotique qui est savamment soutenue par la partition de Angela Morley qui aurait pu suffire à elle seule afin de témoigner des émotions et relations entre léporidés. La parole ne devient alors que second couteau pour s’assurer de la compréhension de tous.

Rosen tente de retrouver l’aura du roman et use de son coup de crayon avec un ton tout aussi grave qu’enivrant.
Le constat est d’autant plus troublant, bien que profondément fascinant, lorsque le design de Watership Down en devient bipolaire, ce fameux psychédélisme, entre une introduction aux traits enfantins et rêveurs, représentant les grands récits religieux du monde des lapins, et un coeur de récit particulièrement réaliste et cru, lorsque ces derniers entrent dans le dur de leur périple, lorsqu’ils écrivent leurs propres mythes.
L’affection que porte Rosen pour l’écrit de Adams est évidente, une approche qui représente tout autant les qualités que les limites de la proposition.

Watership Down est une gigantesque épopée, un récit d’exode qui revêt un imposant caractère biblique, et ce, mis à hauteur de lapin.
Dans les pages de l’oeuvre littéraire de nombreuses croyances sont explicitées, de nombreux sentiers sont explorés, un vocabulaire spécifique foisonne et c’est dans l’errance, les rencontres impromptues, que se joue alors toute la profondeur de Watership Down, dans cette traversée du terroir anglais, de ses reliefs, de sa faune, de sa flore et de ses oscillations terrestres passant de nature à culture, sous le joug de l’homme.
C’est un vrai casse-tête que de parvenir à adapter un tel récit, à le rendre rythmé, structuré et vivant à l’écran. Watership Down entre dans la case de ces oeuvres difficilement transposables comme pour les écrits de Tolkien ou Herbert.
L’art d’une poésie ambiante, d’un lyrisme latent, propre à la littérature, nécessite pour une transposition réussie aussi grande que l’écrit d’origine la formation d’un geste singulier, d’un mouvement hors normes et sensible. Une disposition qui aurait pu prendre si la dimension ballet portée par cette magnifique composition instrumentale avait osé prendre plus de place sur les dialogues restructurés pour entrer dans la durée de la proposition, loin d’être aussi justes que ceux d’Adams.

Martin Rosen bien que réalisant un chouette dessin animé, aux ambiances parfois extrêmement perturbantes, oublie les respirations, oublie la construction psychologique de ses personnages et fonce.
Il fait défiler des chapitres entiers en quelques minutes et donne l’impression d’un voyage épileptique où les lapins ne semblent jamais un instant s’installer pour échanger et penser.
Le spectateur vierge de toute lecture de l’oeuvre d’Adams peut alors se trouver semé dans cette première moitié de film qui oublie de poser le cadre, les mythes, les forces en présence, de manière convenable.
Une approche de l’oeuvre originale sous forme de catalogue rempli de saynètes se déploie. Une dimension qui empêche quelque peu la possibilité de s’attacher aux personnages.

Watership Down, réalisé par Martin Rosen, est une proposition imparfaite, à l’étrange coup de crayon et à la rythmique instable. Néanmoins il s’agit d’un spectacle qui aspire littéralement la rétine du spectateur, une sorte de tornade qui emporte tout sur son passage et qui a le mérite de flanquer une belle frousse tant esthétique qu’émotionnelle.
Martin Rosen ne dénature pas l’élan prophétique de l’écrit de Adams, il n’essaie en aucun cas de protéger l’intégrité des regards curieux et propose une oeuvre chaos.
Depuis le premier visionnage de cette expérience surprenante, Kino Wombat n’a plus qu’une envie , partager cette oeuvre qui n’a d’autres pareilles et pousser au cauchemar tout comme au songe brut d’autres mirettes en attente d’un mirage.

Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray

Watership Down intègre directement la gamme Scanavo de l’éditeur, choix qui se comprend tout à fait, mais que nous aurions désiré voir pénétrer la désormais difficilement accessible collection Digipack.
Frédéric Domont s’occupe du visuel et propose une étrange et captivante couverture en ne reprenant pas les images du film mais donnant un aperçu du chaos en marche. Superbe.

Image :

1920×1080/23,976p

La restauration en présence est de bonne facture mais est marqué par une différence notable entre la séquence d’ouverture à faire se dérocher la cornée et le reste du film.
Une situation qui s’explique par deux modalités de dessins et d’animation différentes.

Dans cet acte inaugural, les couleurs sont chatoyantes, les traits d’une finesse impressionnante et les mouvement d’une limpidité à toute épreuve.
Alors que dans le reste du film, et même si le rendu reste de grande qualité, certaines fluctuations se font ressentir comme le niveau de détails et les gammes colorimétriques. Cela arrive occasionnellement mais dans la majorité du film, le spectacle reste stable et saisissant et que régulièrement de véritables extases rétiniennes nous submergent.

Une belle restauration, avec ses petits défauts, pour une oeuvre presque inconnue en France et qui mérite de trouver son public.

Note : 7.5 sur 10.

Son :

Français et Anglais DTS-HD MA 2.0

Admettons-le immédiatement, nous faisons la gueule à cette piste française. Non pas qu’elle soit de mauvaise qualité, au contraire elle ressort plutôt bien, mais parce que sa traduction pousse à complètement passer à côté de la beauté du travail d’Adams.
Pour exemple le terme Owsla pour exprimer les troupes du chef lapin, lieutenants et officiers, est traduit par CRS… Cela porte à sourire mais détruit en profondeur toute la magie de l’univers des léporidés.

Concernant la piste anglaise, on y découvre tout un charmant accent anglais mais aussi une très agréable profondeur dans les pistes instrumentales.
Les instruments viennent apporter une véritable expérience psychique et l’ambiance sonore général permet de très belle restitution d’atmosphère.

Un beau moment, surtout qu’il également possible de sélectionner le film avec la piste instrumentale uniquement. Qu’est ce que c’est beau.

Note : 8 sur 10.

Suppléments :

L’édition Le Chat Qui Fume de Watership Down propose la bande annonce restaurée du film et un entretien de pas moins de 30 minutes avec Justin Kwedi, journaliste cinéma.

• Watership Down par Justin Kwedi (30mn) :
Justin Kwedi dans une intervention très structurée et regorgeant de détails aborde Watership Down en le contextualisant dans son époque et dans le cinéma d’animation, à échelle internationale.
Une mise au point qui permet à la suite au journaliste d’entrer progressivement autour de la proposition en abordant le livre, son adaptation, l’animation s’affranchissant des enfants, la façon de travailler de Martin Rosen, la place du producteur ou encore la réception du film.
Un supplément inédit qui est une véritable réussite.
• Film Annonce

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