Un vieil homme, amoureux de la nature, réalise de magnifiques compositions florales. Mais des tracteurs envahissent peu à peu les champs de fleurs.
Selon la volonté du réalisateur, le film est présenté en version originale non sous-titrée.

| Réalisateur : Otar Iosseliani |
| Genre : Drame |
| Pays : URSS |
| Durée : 16 minutes |
| Date de sortie : 1959 // Décembre 2024 (Blu-Ray) |
Curieux second court-métrage pour Otar Iosseliani qu’est Sapovnela, une ballade mystique dédiée au temps qui passe, aux anéantissements et régimes destructeurs, mais également aux vibrations du sol et aux chants éternels.
Perché sur les hauteurs, en autarcie, un vieil homme proche de son centième anniversaire organise son jardin. Il crée des compositions, assemble plantes, mousses, minéraux et contemple la diversité du vivant, des évolutions.
Un jour, le régime soviétique décrète que le lieu sacré sera traversé par une étendue bétonnée. Le chemin qui rallie l’espace géorgien, kolkhoze, vers le centre décisionnel étatique, Moscou, pour nourrir le titan URSS.
Quelques années avant le dégel du cinéma soviétique par Khroutchev, Iosseliani tente déjà de passer par la poésie pour devenir artiste contestataire.
Otar Iosseliani, après Aquarelle, continue de soulever les inégalités qui traversent les espaces ruraux soviétiques, travaille le rapport ville/campagne, ainsi que le caractère totalitaire du régime. Dans cette histoire de jardin à la foisonnante diversité, véritable trésor, le cinéaste saisit la main mise sur le patrimoine, la culture, par les dirigeants dans une perspective d’aplanissement. La censure sévit, l’uniformisation gouverne.
En décidant de tourner son film avec un générique en géorgien, l’alphabet mrgvlovani, et en se détournant du russe, Iosseliani se met à contre-courant de la doctrine étatique.
Là où l’URSS impose de nouveaux drapeaux, hymnes, références culturelles, et subventionne uniquement les écoles russophone, le cinéaste signe un film-poème dissident, où la fleur devient étendard des savoirs, croyances et langues enfouies.

Face à l’oubli Iosseliani révèle le mystique, si ce n’est l’ésotérique, les connaissances plongées dans l’obscurité.
Le cinéaste articule le film en le dénuant de ses sous-titres, laisse le regard être progressivement envoûté par le magnétisme des images, de la pellicule, de son rythme.
Le géorgien devient langue incantatoire, espace damné pour lutter. Nous sommes témoins d’images commentés où il est nécessaire de gratter la structure du cadre, de forcer le regard pour mettre le doigt sur la vibration intime du réalisateur, pour empêcher l’enterrement d’un geste, d’un savoir, d’une tradition.
Les chants géorgiens résonnent, les mêmes qui porteront le culturicide terrifiant du Médée de Pier Paolo Pasolini, chant du cygne déchirant.
Nous sommes à l’aube des années 60 et les chants géorgiens éveillent le monde à sa beauté, éveillent le monde au péril généralisé imminent, la mort des traditions.
La manière avec laquelle le monde végétal est crystallisé sur pellicule est d’une finesse et d’une beauté qui submerge.
Rares sont les cinéastes qui sont parvenus à si bien saisir les fleurs et leurs grondements intimes.
Les anciens murs de pierre, les revêtements en chaux, abritent la vie, dans cet espace gardé par le vieil homme, sachant invisibilisé, il y a bien plus que du lyrisme, de la politique et du cinéma.
Il y a avant tout la force brute de la vie, les différents réseaux trophiques entre animaux et végétaux, entre les éléments, entre minéraux.

Iosseliani immortalise des terres qui vont être poussées au mutisme, à la Terre qui va se trouver ceinturer par une ceinture de béton.
Couche qui recouvre le monde, empêche à la nature de s’exprimer. Réaction en chaîne qui, un jour, mènera l’humain à l’asphyxie autant physique de spirituelle.
Nous sommes à l’aube des années 60, et la conscience écologique de Iosseliani, voyant ses terres bafouées, jaillit.
Le Chant De La Fleur Introuvable, connu sous son nom original Sapovnela, est un sommet de cinéma soviétique, la signature d’une vibration émanant des terres géorgiennes.
Plus qu’une vibration, d’ailleurs, il s’agit d’un grondement, un chant de vie contre l’asservissement prôné par le régime en place.
Un monument trop longtemps oublié.

Image :
La restauration proposée par Carlotta est un vrai petit délice où les couleurs jaillissent tout en gardant la dimension surannée de la pellicule, où les détails acérés permettent une profondeur attirante et où l’image possède une véritable texture, une dimension organique qui sied à merveille à la proposition.
Son :
Dénué de sous-titrage, volonté du cinéaste, bien que Carlotta en propose plusieurs du fait de deux courts inserts, le travail autour des voix est envoûtant, le géorgien devient incantation, chaque mot se transforme en songe mystique, chaque chant se transforme en respiration, chaque son devient un chuchotement hypnotique.
Ce qui est d’autant plus troublant c’est la réussite d’une telle emprise avec une piste sonore somme toute frontale du fait de sa configuration.


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