La fin d’année 2024, du côté de Potemkine, a été particulièrement chargée et surprenante.
L’éditeur depuis le mois de septembre ne cesse d’exhumer des oeuvres que nous pensions endormies pour de nombreuses années encore, ou bien même à jamais.
En commençant par continuer l’aventure du cinéma muet allemand dans sa ligne éditoriale, avec Le Golem et Les Nibelungen, nos rétines étaient déjà lourdement comblées, mais c’était sans compter sur la renaissance d’un certain Giorgino porté par Mylène Farmer, les retrouvailles avec Jacques Rozier, le miracle d’une intégrale Heimat et puis, point d’orgue… un coffret Mondo Movies.
Le coffret Mondo Movies, faisant par la même occasion renaître l’ouvrage culte sur le sujet Reflets Dans Un Oeil Mort, met à l’honneur quatre pièces importantes du genre : Mondo Cane, Adieu Afrique, The Killing Of America et La Cible Dans L’Oeil.
Nous traiterons ici de l’édition de Adieu Afrique, édition contenue dans le coffret Mondo Movies.

| Réalisatrice : Gualtiero Jacopetti & Franco Prosperi |
| Genre : Mondo |
| Pays : Italie |
| Durée : 138 minutes |
| Date de sortie : 1966 (salles) // décembre 2024 (Coffret Blu-Ray) |
« Where Are We Now? », échos crépusculaires crapuleux d’un monstre : l’humain
Adieu Afrique pourrait être abordé sous l’angle douteux final du Cannibal Holocaust de Ruggero Deodato : Qui sont les vrais sauvages ?
Bien que réalisé près de vingt ans en amont, et dix ans après la Palme D’Or Le Monde Du Silence où Cousteau faisait exploser les récifs de coraux à la dynamite pour explorer les fonds marins, le mondo de Jacopetti et Prosperi s’engage sur la voie du documentaire-choc avec pour fond de commerce un regard voyeur et déviant téinté d’un exotisme particulièrement dérangeant sur l’Afrique post-coloniale.
Bienvenue en Afrique, celle de la barbarie, de la cruauté et de la désillusion.
C’est une panoplie d’images mentales que souhaitent laisser les colons désabusés quittant les terres qu’ils ont longtemps martyrisé, s’éloignant d’une population qu’ils ont réduite en esclavage.
L’oeil des cinéastes montre une réalité qu’ils ne cessent de déformer et torturer à grands coups de montage putassier, d’images réelles terrifiantes, de reconstitutions sordides et de voix off distordant des séquences déjà douteuses.
La proposition est un conglomérat d’informations éparses et de désinformations massives.
Voyage sur une terre que le européens n’ont eu de cesse de soumettre, torturer et piller.

Dans leur périple, en grands seigneurs, Jacopetti et Prosperi font un pas dans la reconnaissance des violences morales, culturelles et physiques perpétrées par les colons pour immédiatement reculer et créer une supercherie effroyable en faisant des peuples indigènes des monstres avides de crimes. Une fourbe démarche qui continue sa projection dans leur autre tournage Les Négriers.
Un air grinçant de « c’était mieux avant » est propagé. Les cinéastes italiens jouent la carte du caractère irresponsable des peuples africains.
Le regard sur l’Afrique post-coloniale est en réalité un essai pro-colonial, oubliant les frontières, les peuples, les croyances, la culture, réduisant 30,37 millions km² à un unique peuple, les noirs, et prenant en compte les ethnies uniquement pour nourrir le fantasme du sauvage, témoigner d’effroyables génocides, résultantes de siècles d’ingérences européennes.
La politique est présente seulement pour alimenter la voix moralisatrice du film, et ce, en surlignant les images les plus choquantes avec un accompagnement musical décadent et lancinant, l’harmonie du chaos, la veine du mondo.
Qu’advient-il donc du continent africain une fois que l’homme blanc, le « civilisé », quitte les terres ?
C’est ici le propos central de ce moribond Adieu Afrique.
Et bien le duo a déjà toute sa panoplie de réponses racistes, de miroirs écoeurants.
En un enchaînements de photogrammes Jacopetti et Prosperi mènent une comparaison crasse, mettant en scène l’abattage d’animaux de manière terrifiante, et renvoie les peuples locaux à l’image de la case.
De même, dès l’introduction, un montage fait alterner adieux structurés des colons, représentants de l’ordre, et célébrations hors de contrôle par les autochtones, marquant une fois de plus l’image de primitif.
En alternant, gestes des colons et coutumes indigènes, Adieu Afrique laisse planer un spectre morbide autour de la capacité des colons à contenir un peuple barbare et sauvage.
Jacopetti et Prosperi sont sur le terrain, caméra à l’épaule et capturent des images sans respecter l’éthique documentariste.
Le duo n’hésite pas à provoquer l’horreur pour la filmer, le duo n’hésite pas à faire appel à des « acteurs » pour mettre en scène les séquences désirées, nourrir le songe fangeux.
En résulte des séquences hallucinantes, des clichés hurlants et des proximités étourdissantes, tout particulièrement lors de séquences de chasse.
Mêlées à ce tissu fait d’artifices et de viscères, des images de nature documentaire, quant à elles, surgissent, de-ci, de-là, et sont parfois les uniques témoignages visuels du terrain.
Une dynamique rendant une fois de plus le cinéma des cinéastes tout aussi dangereux qu’hypnotique. Une colère monte en nous.
Jacopetti et Prosperi sont deux fous, aux idées ancrées, prêts à tout pour faire naître leur réalité.

Jacopetti et Prosperi, sont de parfaites représentations d’un certain journalisme-escroquerie, se servant d’images éprouvantes pour déstabiliser le spectateur et mieux lui asséner son sermont.
Bien qu’évident lorsque l’on prend du recul, la manière de s’exprimer des deux cinéastes ne cesse de distiller ses idées nauséeuses, ne cesse de jouer d’artifices pour constituer une pensée dangereuse, allant jusqu’à pousser l’analyse de la natalité pour terrifier le spectateur bourgeois face à l’idée d’un « grand remplacement ».
Bien heureusement, les mises en scènes en matière de reconstitution offrent parfois une respiration, laissent entrevoir les coulisses de ce voyage roublard, entre autres avec une scène mensongère de fusillade où le effet sonores semblent sortis de Cinecittà ou bien encore lors d’insert de voix appuyant fortement la dénaturation des propos.
Au programme, jouant avec les limites de ce que peut accepter la rétine du spectateur, Adieu Afrique offre en pâtures motifs racistes, massacres d’animaux, génocides, quotidien de mercenaires et ingérence toxique pour la sauvegarde des peuples.
Adieu Afrique est une expédition difficilement supportable, mêlant le réel à la fiction, tentant de masquer les frontières pour donner un regard putassier sordide sur l’Afrique post-coloniale et appuyant avec insistance sur la nécessité d’ingérence des colons passés pour une relative stabilité, tout en s’amusant à faire redouter la présence de pays du bloc de l’Est, à savoir URSS et Chine.
La proposition de Jacopetti et Prosperi est sordide, répugnante… MAIS reste que ce Adieu Afrique s’installe comme un regard, assez curieux, sur la question de la désinformation, un maelstrom d’images décontextualisées qui vient résonner de façon assez troublante avec nos réalités journalistiques que cela soit autour de la couverture des conflits Russie/Ukraine, Israël/Palestine ou encore la turbine effarante traversée à l’ère Covid.
Triste constat, le mondo est aujourd’hui le pain quotidien des chaînes d’informations…


Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray
Image :
Une véritable surprise en matière de restauration.
Adieu Afrique fête prochainement son soixantième anniversaire, mais difficilement approchable depuis des années, et l’image semble surgir d’une pellicule fraîchement saisie par la lumière.
Le cadre a été parfaitement stabilisé et l’image est resplendissante, avec très peu de traces, griffures, presque intacte, cela est d’ailleurs assez déstabilisant.
Le niveau de détails est poussé, la profondeur de l’argentique savamment maîtrisée et les couleurs d’un naturel envoûtant.
Reliefs et textures apparaissent.
Envoûtant !
Son :
Stereo DTS MA // Anglais
La piste en présence est assez stable, la voix off est assez marquée, très en avant sur la scène sonore, les accompagnements musicaux bien que nettoyés et retravaillés tirent toujours sur certains aigus, à la lisière de la saturation.
Un segment en français, de une à deux minutes, est partiellement compréhensible.

Suppléments :
Il s’agit ici du Blu-Ray, issu du coffret Mondo Movies, avec le plus de contenu additionnel, nécessité pour contextualiser et offrir des déstructurations du montage douloureux de Jacopetti et Properi :
- « Mal d’Afrique » par Daniel Gouyette
- « L’Afrique des rites », Entretien avec les frères Castiglioni, réalisateurs Mondo
- « Le Cercle des assassins : la sombre histoire de la décolonisation et d’Adieu Afrique » par Mathieu Kleyebe Abonnenc
- Présentation et analyse de séquence par Sébastien Gayraud


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