Alors qu’un projet de construction menace leur terrain de baseball adoré, deux équipes amatrices d’une petite ville de la Nouvelle-Angleterre s’affrontent pour la dernière fois. Face à cet avenir incertain, les tensions et les rires s’exacerbent, annonçant la fin d’une ère de camaraderie.

| Réalisaeur : Carson Lund |
| Acteurs : Keith Williams Reichards, Frederick Wiseman |
| Genre : Comédie |
| Pays : Etats-Unis |
| Durée : 98 minutes |
| Date de sortie : 1 janvier 2025 |
Eephus, Mirages et Trajectoires D’un Crépuscule Programmé
Le terrain de baseball de Soldiers Field, en Nouvelle Angleterre, vit ses dernières heures.
Sur l’emplacement de l’antique espace de jeu va être construit un nouveau collège.
Le temps d’un match, l’équipe locale, sur un terrain déserté par les spectateurs, va mener son dernier acte de résistance en faisant ce qu’ils savent faire de mieux jouer, du petit matin jusqu’à la nuit tombée, affronter l’obscurité d’un monde qui progresse à vive allure, engloutissant institutions, culture et identité.
Carson Lund, membre du collectif de cinéastes Omnes Films, s’entoure pour ce premier long-métrage de ses proches collaborateurs et amis, pour donner sa vision d’un espace rural Etats-Uniens à travers un monument sportif culturel : le baseball.
Comme l’avait fait récemment son comparse Tyler Taormina en auscultant deux rituels majeurs états-uniens, le bal de promo et Noël en famille, d’un point de vue intergénérationnel avec Ham On Rye et Nöel à Miller’s Point, Carson Lund ici s’intéresse à un espace et ses âmes traversantes, un temps en passe de révolution, et un rituel culturel.
Soldiers Field, 2024, Baseball.
La signature Omnes Films, la fiction à l’épreuve du réel
Les joueurs entrent sur la piste, se saluent, s’échauffent. Le scripteur est en place, prêt à saisir le score et l’avancée du match.
A la radio, les informations nationales se diffusent et s’installent de manière inconsciente dans l’ouïe des âmes alentours.
S’échappant du poste, une voix, celle de Frederick Wiseman, immense documentariste ayant pour fer de lance l’observation des grandes institutions états-uniennes allant de l’asile psychiatrique au MET, de la mairie de Boston à l’Hopital de New York.
En quelques plans le jeune cinéaste, ayant lui-même grandi en Nouvelle-Angleterre et ayant joué dans une équipe locale, construit l’aura sur laquelle se base le film, un cinéma de fiction reposant sur les règles du cinéma documentaire d’observation.
Un cinéma indépendant américain au plus proche de la population et ses préoccupations se dessine entre réflexions anodines sur la disparition des hot dogs au profit des pizzas ou sur la forme des bouche d’égouts. Les physiques des figures traversantes, elles, ne répondent pas au canon de beauté du cinématographe mais bien plus aux visages et corps que l’on trouve dans ces équipes de dernière division, au coeur de villes reculées.
Des palabres anecdotiques échangées, en périphérie du terrain, sur le banc de touche ou encore sur le terrain, apparaissent le spectre de métamorphoses structurelles plus profondes et le début de la perdition de repères d’une génération sur l’autre.
Le temps se fait ressentir, le terrain déborde de l’écran, nous y sommes, oui, à Soldiers Field.


Carson Lund et la magie du cinéma éco-système
Quitter les axes pourrissants du cinéma sportif pour pénétrer pleinement la discipline, son atmosphère et son importance culturelle, c’est là le centre gravitationnel de Carson Lund avec Eephus.
Se refusant à toute dramaturgie, à toute glorification héroïque, le cinéaste s’échappe du tableau de scores, passe d’un joueur à un autre, ne s’ancre jamais sur l’un ou l’autre et ne s’amuse pas à tisser un vulgaire background. Ici l’ordinaire est roi et les rebondissements dramatiques sont inexistants, la vie prend place. Tout misérabilisme cinématographique est rejeté, Eephus est solaire, dominical et majestueusement flottant.
La partie se joue, au présent, a son propre rythme et ne se soucie peu de l’avant et de l’après. Ce dimanche n’aura pour maître du temps que les trajectoires de balle, les prises de base et les tours de piste.
Au détour d’une discussion sur le banc de touche, deux joueurs dont on connait tout juste les noms, échangent sur leurs manières de lancer la balle.
Une chimère fait son apparition : l’eephus.
L’eephus est une balle très lente montant très haut dans le ciel sous forme de courbe et difficilement accessible par le frappeur adverse qui entre dans une hypnose, lançant la frappe alors soit trop tôt, soit trop tard.
Dans cette situation d’avant ou d’après, il y a ce moment suspendu, entre courbe et fenêtre d’action, instant troublé par l’illusion optique et mentale.
C’est justement cet espace de jeu troublant, cette fraction de seconde, que Carson Lund saisit sous forme d’instantanés en capturant des gestes, des paroles flottantes, les alentours, les arbres, l’équipe ventripotente, la saison, les enfants, l’astre déclinant, les retraités, la terre qui recouvre les bases, les désillusionnés, le home run et les rêveurs.
Le cinéaste conçoit un film écosystème où le moindre détail détient une clé d’un réel si difficile à capturer de par son caractère fugace, de par sa dimension impressionniste, de par le regard unique de Carson Lund.
Le temps que nous venons de partager, entre jeu, tensions, camaraderies, temps d’arrêt et résistance a déjà disparu, et par chance, le cinéma l’a immortalisé.

Eephus, théorème lumineux de la fin d’un temps, gracieuse supernova
Eephus est une fascinante toile d’un pays en pleine mutation, en plein changement, où les générations passées, à plus ou moins grande échelle au sein de cette équipe intergénérationnelle, voient disparaître une part de leurs existences.
Au rythme des tours de piste, sens inverse des aiguilles d’une montre, ils résistent aux assauts d’une cadence implacable, poussant le corps dans ses derniers retranchements, l’esprit dans un lent processus d’acceptation.
Le terrain social qu’est cet ensemble de bases et de rôles connaît la nuit mais jamais l’abandon.
Carson Lund ne cède jamais au drame et propose avec Eephus un film solaire et vibrant sur le crépuscule, et cela ce n’est pas rien, il s’agit même d’un immense geste de cinéma.


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