Afin de revoir sa mère malade, l’introverti Matthew quitte Montréal où il travaillait pour retourner dans son Winnipeg natal. L’espace-temps paraît bouleversé : bizarrement, tout le monde parle persan dans l’isolée métropole canadienne.

| Réalisaeur : Matthew Rankin |
| Acteurs : Rojina Esmaeili, Saba Vahedyousefi, Mani Soleymanlou |
| Genre : Comédie Expérimentale |
| Pays : Canada |
| Durée : 89 minutes |
| Date de sortie : 18 décembre 2024 |
Matthew Rankin, employé administratif, quitte Montréal.
Dans la capitale québécoise, il a occupé des postes de plus ou moins grandes importances au sein d’un ministère et souhaite retourner à Winnipeg, ville de son enfance, de son adolescence, retrouver sa mère malade dont il s’est éloigné depuis bien trop d’années. Le voyage commence.
Une Langue Universelle, c’est cela, oui, le retour d’un homme, au cœur de la trentaine, dans son berceau originel.
Lieu dont il espère ne pas avoir perdu les codes, espace où il espère ne pas retrouver les travers qui l’ont poussé à partir.
Sur place, à Winnipeg, toute la ville parle farsi. Winnipeg est devenu un petit Iran.
Est-ce une illusion ? Est-ce l’amplitude d’une communauté à travers laquelle Rankin entrevoit la capitale du Manitoba ?
Dans cet étrange songe doux-amer, faisant danser comédie et drame intime, Rankin fait se croiser trois dimensions de son identité : Winnipeg, l’Iran et Québec.
Un voyage expérimental autobiographique et cinématographique, mélancolico-burlesque, tout en miroirs et échos s’opère.
Matthew Rankin est un enfant de Winnipeg, il y a grandi et s’y est développé en tant que cinéaste, entre comédie et animation.
Tout comme Guy Maddin, son compatriote, la ville de Winnipeg y est souvent une clé de voûte importante à ses comédies expérimentales, ville aux mille sonorités, cité aux mille mystères.
Avec Une Langue Universelle, le réalisateur fondu de cinéma iranien, tente de tisser un lien, expérimente l’union entre ses identités : le citoyen cinéaste expérimental de Winnipeg et le passionné de poèmes filmiques iraniens.

La réalité est abrupte, à Winnipeg, presque fade et désaturée, bien qu’enivrante pour le spectateur.
Les enseignants sont à bout, perdent le goût de la passation du savoir, deviennent spectres autoritaires.
La réalité est impasse collectant les peurs et angoisses des trois blocs identitaires, compilant les gestes et certitudes de trois horizons sociaux, politiques et économiques.
A Winnipeg on ne peut plus flâner sans autorisation.
A Winnipeg les quartiers sont segmentés par des bâtiments-pénitenciers.
A Winnipeg le rêve s’élève à hauteur de billets.
A Winnipeg la tradition est de rigueur et la période de Thanksgiving ne peut perdurer sans dindes.
Tous ces échos font le réel de Rankin.
Rankin, le personnage, Rankin, le cinéaste, une curieuse poudreuse surréaliste submerge le regard, floutant les pistes et faisant de chaque séquence des résonances à sa propre expérience de vie, à ses propres élans et écartèlements.
La proposition structure une expérience inattendue où l’individu parti a changé de visage, de personnalité, où l’individu revenu, au rythme de rencontres, d’échanges et de douces péripéties vient à retrouver son passé, à modeler à nouveau son visage jusqu’à toucher ses origines, jusqu’à unir ses facettes.
Ici, la solitude enterre. Tout un peuple a oublié d’échanger, cloîtré dans des appartements anesthésiants face à des programmes télévisés engourdissants.
L’image est d’une rigueur à toute épreuve, usant du caractère organique de la pellicule pour créer une chaleur émotionnelle dans cet écrin de glace. Un travail visuel rappelant tout autant Farhadi que Kiarostami dans la capture de la lumière sur le grain.
Rankin tisse un monde plastique quelque part entre Roy Andersson et Jacques Tati. Il joue également de codes à la Wes Anderson en les dépassant allègrement en offrant une foisonnante réflexion civilisationnelle. La pellicule défile, Winnipeg se drape d’un nouveau voile, laissant Guy Maddin en périphérie, spectre charmeur.
Face spectateur, un dédale d’architectures aux motifs impasses, aux tonalités entre beige et gris, où l’espoir pris par les glaces, se révèle.
Cet espoir, un billet de 200 riels, est la promesse d’une aventure.

A travers ce billet pris par les glaces dans le caniveau, vivier magnétique d’une société capitaliste d’une malade pauvreté, une effervescence et le tracé d’un film choral se forme.
L’aventure en place se promène d’une génération à une autre, s’engage sur une lecture verticale multi-générationnelle, où chaque marche a son rêve, où chaque marche a sa dynamique propre.
Dans cette rencontre des espoirs, dans ce labyrinthe désespéré mais toujours lumineux et rieur, Une Langue Universelle invite le spectateur à déstructurer la simple couche de comédie sociale pour inviter à un profond travail expérimental autour de l’artiste et ses sentiers intimes, et plus largement autour de l’individu et ses miroitements structurels.
Le jeu de piste, film-puzzle, qu’emprunte Rankin s’éloigne de la forme cinématographique du bloc nord américain, quittant le Pulp Fiction de Tarantino ou bien les comédies mosaïques des frères Coen, ici le cinéaste revêt les habits de ses préférences filmiques, quitte toute vulgarité, et plonge dans le cinéma iranien en tant qu’héritier d’Abbas Kiarostami, quelque part entre l’errance initiatique de Où Est La Maison De Mon Ami ? et les films-contes à hauteur d’enfants de la Kanoon.
Chez Rankin la nécessité du déplacement, de la marche, des longs trajets en bus, et la confrontation aux éléments, aux paysages, aux structures suspendues et labyrinthiques de villes-limbes, est d’une importance capitale.
C’est en sortant de sa zone ordinaire, en explorant de nouvelles latéralités, ou en en redécouvrant certaines géographies oubliées, que l’évolution et la transcendance peuvent être approchées.
C’est aussi ce qui est demandé au spectateur, sortir du rôle passif, entreprendre un cheminement dans les sentiers périphériques pour découvrir dans cet enchevêtrement de tableaux une oeuvre d’une grande intelligence, d’une agilité surprenante, mettant en lumière un cinéaste qui a tout des grands, croisant le cinéma expérimental avec la comédie populaire.

Une Langue Universelle est une expérience ondulatoire et vibratoire déstabilisante, une mosaïque aussi simple que fichtrement cryptique, une proposition de cinéma qui est loin d’être évidente, nécessitant un certain temps post-projection pour ordonner les motifs et idées en présence afin de faire émerger un grand film.
Matthew Rankin, enfant spirituel de Roy Andersson, Jacques Tati et Abbas Kiarostami, fait de Winnipeg un saisissant jeu de piste tout aussi comique que dramatique, un lieu de tous les possibles, de tous les rêves mais aussi de toutes les désillusions, juxtaposant réel et surréel.



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