À Taïpei, un cinéma ferme ses portes, mais pas avant d’avoir joué un dernier film, qui s’avère être une source de nostalgie pour ceux qui fréquentent le lieu et pour les employés du vieil immeuble décrépit et hanté.

| Réalisateur : Tsai Ming-Liang |
| Acteurs : Kiyonobu Mitamura, Chen Shiang-chyi, Lee Kang-sheng, Tien Miao |
| Genre : Drame expérimental |
| Pays : Taïwan |
| Durée : 82 minutes |
| Date de sortie : 2003 |
Taipei, un cinéma, sa dernière séance, King Hu, Dragon Inn, le déluge.
Enfin, Goodbye, Dragon Inn, après toutes ces années de chassé-croisé à espérer te rencontrer, je t’embrasse.
Sixième réalisation de Tsai Ming-Liang, Goodbye, Dragon Inn est aujourd’hui le film le plus célébré du cinéaste mais aussi l’un des plus difficiles à rencontrer, tout du moins dans l’hexagone.
Dans un cinéma en bout de course, la proposition en présence pousse le regard spectateur à sonder toutes les dynamiques, énergies et mémoires qui traversent tout autant le lieu que les personnages. Au rythme d’incessantes rondes, dans le sens des aiguilles d’une montre comme à l’inverse, une échappée rebelle se fige là où l’espace et le temps s’enlacent.

Tsai Ming-Liang capture un instant suspendu et la fin d’un temps. Mais lequel ?
Celui du cinéma ? De la salle ? De l’amour ? De l’humain ?
C’est un peu tout cela à dire vrai.
Les murs suintent, l’insalubrité ambiante fait vivre le film, dans d’étranges variations.
L’image aborde le spectateur, celui du film face à Dragon Inn. L’image traverse la toile.
L’image inonde notre écran, transperce notre propre expérience de cinéma.
Nous devenons sujets du film, spectres flottants de Tsai Ming-Liang, au même titre que les personnages, quelque part dans ce triangle de l’oubli constitué de désirs, de lieux-échos et de récits humains ordinaires, au centre de la méditation du réalisateur, tout simplement.
Goodbye, Dragon Inn est synthèse des premières oeuvres du cinéaste, une sorte de symbiose stupéfiante de La Rivière, et ses corps endoloris, et The Hole, dans sa lecture des espaces croûlant sous le poids du temps, des éléments.
Il y a ici tout autant du Hotel Monterey de Chantal Akerman, film expérimental observant l’architecture intérieure d’une résidence pour public défavorisé à New-York, que du Désert Rouge de Michelangelo Antonioni, dans le travail des énergies sensuelles déclinantes, en proie à la disparition, ainsi que les résonances et vibrations internes, intimes, propres à tout un chacun, mystères de l’humain.

Dans cette salle, ils ne sont peut-être qu’une dizaine mais il s’agit de la somme d’une cinéphilie résistante, le lieu de retrouvailles des marginaux, ceux qui s’immiscent dans la machine civilisationnelle pour figer une temporalité, oublier l’avenir et vivre le présent.
Dans cette tension terrible face aux implacables aiguilles durement ancrées dans le subconscient, qui renvoient au Metropolis de Fritz Lang dans la nécessité d’une cadence annihilante où l’humain n’est plus que mécanique du système, le cinéma, ici, renvoie à une juste mélancolie, à la capacité d’invoquer des temps plus ou moins lointains, à réactiver des souvenirs, à rappeler au corps des rêves évanouis.
Dans ce contemplatif voyage sous tension, une galerie de personnages se dévoile : la réceptionniste à la jambe qui claudique amoureuse du projectionniste, le projectionniste en fuite de ces élans, l’enfant rêveur, l’acteur dévoré par une époque révolue, l’étranger qui espère une rencontre dans l’obscurité, le goinfre qui avale films et junk food pour oublier une morne existence, les réfugiés attendant la fin des pluies et les spectres éternels, mémoires qui hantent.
La jambe à l’armature de fer de la réceptionniste, plaque toutes les distorsions de la rythmique du film, cliquètements irréguliers.
Tsai Ming-Liang s’engage dans les couloirs, la salle, la chambre du projectionniste -camera obscura lumineuse-, le hall et les espaces techniques, mais ne saisit finalement pas un cinéma, le cinéma.
En suivant la kenopsia des lieux, atmosphère étrange et mystérieuse d’un endroit qui était animé par l’humain, Goodbye, Dragon Inn, vient plaquer une lecture politique extatique.
Le cinéaste structure le regard sur l’un des derniers refuges émotionnels et culturels de Taipei.
Tsai Ming-Liang médite, pénètre le mutisme, et restitue avec grâce un temple, ses esprits damnés et ses cœurs, corps, blessés, le temps d’une dernière ronde.
Ronde du projecteur, ronde du public, ronde de la réceptionniste, ronde des mécanismes qui laisse s’échapper le rideau de fer.

Goodbye, Dragon Inn est un monument de cinéma, sur le cinéma, où l’image et l’écho des lieux façonnent un récit fantomatique.
Le présent file, mais Tsai Ming-Liang parvient à le faire vivre en pleine conscience, à le suspendre à la vitesse du projecteur. La pellicule s’use, la salle se vide, la pluie s’immisce dans une bâtisse lézardée, le monde extérieur est vorace. L’apesanteur tient pour la durée d’un film, sortilège fascinant et guérisseur.
Le temps s’essaie à rattraper les derniers rêveurs, ceux qui n’ont plus que la force de la désillusion pour résister, ceux qui tiennent position dans les ténèbres de la salle, trouvant dans le faisceau de la projection l’espoir inespéré.




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