XIIIe siècle. Mikolás et Adam, les fils du chef de clan Kozlik attaquent un convoi et capturent Kristian, le fils de l’évêque de Hennau. Alerté, le capitaine du Roi prépare une offensive contre le clan des voleurs. Kozlik va alors demander de l’aide à Lazar, le chef d’un clan rival.

| Réalisateur : František Vláčil |
| Acteurs : Josef Kemr, Magda Vásáryová |
| Genre : Drame |
| Pays : Tchécoslovaquie |
| Durée : 162 minutes |
| Date de sortie : 1967 (salles) // 2023 (Blu-Ray) |
En quelques années, Artus Films a su s’affirmer en sa qualité d’éditeur spécialisé dans le cinéma tchèque, trop peu mis en avant, espace d’expression quelque part entre le septième art polonais et soviétique, une vision unique et d’avant-garde à (re)découvrir d’urgence.
Après avoir parcouru certaines oeuvres de Juraj Herz, mètre-étalon de l’horizon cinématographique tchèque, l’éditeur français s’est embarqué dans une aventure autour d’un nom aussi confidentiel que culte : František Vláčil.
Artus Films propose à ce jour l’intégralité des créations du cinéaste tournées sous la bannière des studios Barrandov. De ce fait, nous avons décidé, du côté de Kino Wombat, de plonger dans ce cinéma singulier.
Premier arrêt : Marketa Lazarová.

Marketa Lazarova,
Histoire d’un écartèlement, entre fanatisme et sorcellerie
J’aime à penser et à dire que le cinéma tchèque possède une aura singulière propre, jamais vue, exception faite des cinémas Polonais et Soviétique.
J’ai toujours cette sensation unique chevillée au corps quand je regarde une de ces œuvres, agréablement marquantes, et qui m’élèvent à un niveau de conscience jamais égalé.
Marketa Lazarová n’est donc pas en reste, vous l’aurez compris, faisant vibrer mon cœur sur une fréquence qui m’était, jusqu’alors, encore inconnue.
Adaptation du roman éponyme de l’avant-gardiste Vladislav Vančura datant de 1931 (réputé inadaptable) et pur produit de quatre années de gestation cinématographique douloureuses, Marketa Lazarová a été élu dans les années 90 au festival de Karlovy Vary, « meilleur film tchèque de l’histoire », rien de moins.
Avais-je donc en face de moi le chef d’œuvre de toute une vie ? je le crois aisément.
Seconde partie de la « trilogie historique » composée de Le piège du diable (Dablova past) et de La vallée des abeilles (Údolí včel), Marketa Lazarová est une longue fresque épique à la Andrei Roublev (Andrei Tarkovski), qui nous conte, à travers une unité de lieu volontairement floue, l’histoire de hobereaux pillards au XIIIème siècle dans un moyen âge déchiré entre violences primaires, fanatisme religieux et propension à la sorcellerie.

On y découvre pléthore de personnages qui ajoute à notre confusion dès l’incipit.
Passé outre le désarroi, grâce à des intertitres explicatifs dignes du cinéma muet, on comprend rapidement qu’il faudra au moins un second visionnage pour remettre de l’ordre dans nos idées.
Le récit s’attarde sur deux familles en éternelle opposition, les Lazares, fervents catholiques et les Kozlík, véritables païens. Et c’est là que le bât blesse.
Le poids étouffant de la religion malmène nos protagonistes, particulièrement Marketa, écartelée entre son amour virginal pour Dieu et l’appel belliqueux de la chair.
De trahisons barbares en alliances ratées, le travail de Vláčil, presque hermétique, s’assimile et se mérite.
Construite en deux parties distinctes mais d’inégale valeur (la seconde s’essoufflant un peu), intitulées « Straba » (légende racontant l’histoire d’un enfant élevé par des loups) et « l’agneau divin », et, faisant respectivement référence à Mikoláš Kozlík et Marketa Lazarová (puisque la relation entre ces deux âmes est bien l’un des thèmes principaux du film), la narration est délibérément complexe, occulte et onirique.
Fait d’importance, les animaux sont nombreux, comme dans tous les films de Vláčil.
La puissance totémique de ces derniers, que ce soient les chiens loups, le serpent, la brebis, les chevaux, les cerfs …. explose tout au long du récit : leur rôle symbolique bien particulier est à ne pas négliger dans la compréhension sous-jacente de l’histoire. Ainsi, la puissance, la tentation, et la virilité s’opposent encore à l’innocence et à la timidité.
Métaphoriquement parlant, Le loup dévore l’agneau ….

Les voix (assimilées à des voix off) sont amplifiées, parfois lointaines comme un écho, les personnages étant hors champs, et parfois plus proches qu’il n’y parait, se mêlant à la musique.
Cette réverbération sonique est assez déstabilisante au même titre que les sublimes gros plans, les zooms et les mouvements vifs de caméra, mais accroît ce sentiment que l’on est en face de quelque chose d’infiniment grandiose. La caméra insidieuse et mobile, ne nous épargne rien du viol de Marketa, ni de la scène de sorcellerie d’Alexandra, seul autre personnage féminin d’importance du film, lors de flashbacks hypnotisant.
Fruit du parcours atypique de Vláčil et marqués par la rigueur militaire (avant de rejoindre les studios Barrandov en 1958, berceau de la nouvelle vague et principal studio de cinéma du Pays, Vláčil a collaboré avec l’armée pour réaliser des documentaires de propagande), les plans et la photographie sont d’une beauté à couper le souffle.
Le Noir et blanc successivement très lumineux ou très sombre, les placements de caméra toujours très judicieux, la quête inextinguible de la symétrie, le travail élégant sur la lumière et les contrastes, accentuent la dimension mystique de l’œuvre.
Et que dire de la musique de Zdeněk Liška ? Une profusion de chants lyriques religieux absolument divins, qui portent aux nues des images plus verbeuses que les dialogues.

Marketa Lazarová est, en définitive, un film éprouvant comme l’a été son tournage pour le réalisateur Tchèque mais essentiel pour tous cinéphiles avertis. L’objectif fut de créer un trouble émotionnel fidèle au livre de Vančura mais c’est bien plus que cela : on nous offre une expérience majestueusement mythique, une délicieuse sensation de vertige….
PS : Les plus curieux et attentifs d’entre nous noteront une petite fantaisie attrayante : le caméo involontaire du réalisateur dans une des scènes finales.

Les caractéristiques de l’édition Blu-Ray
Image :
Issu d’une nouvelle restauration 4K à partir du négatif original, le master en présence est époustouflant.
Nous n’avions pour notre part jamais vu le film et la découverte fut magique du fait de cette renaissance visuelle.
Les contrastes, particulièrement importants dans le cinéma noir et blanc, sont d’une finesse hypnotique, le piqué vient sortir des détails que l’on n’attendait pas.
La neige brûle la rétine, la nuit nous fait redouter l’inconnu, la profondeur de champ est très appréciable. Foncez, Marketa Lazarova, en Blu-Ray, est un sortilège, une réussite totale en matière de restauration.
Son :
Une unique piste est proposée, en VOST, et il s’agit d’une piste particulièrement stable, nettoyée, avec de bonnes balances.
Le tout est assez frontal, du fait de sa configuration, trouvant la juste mesure entre les accompagnements musicaux, les atmosphères sonores et les voix.
Suppléments :
Artus Films, pour le plus beau film tchèque de l’histoire, a concocté une édition à la hauteur, accompagnée de suppléments vidéos mais également d’un livret, et nous, nous adorons les livrets.
- Présentation du film par Christian Lucas :
Tout ce que vous désirez savoir sur Marketa Lazarova, en long, en large, et en travers.
L’auteur du livret inclus dans l’édition reprend ses recherchespour nous conduire de vive voix sur les sentiers de structuration du film, la manière d’adapter un roman inadaptable, le tournage et sa réception. Superbe. - Dans la toile du temps, documentaire avec Frantisek Vlacil :
Croisement d’archives et entretien avec le cinéaste, le voyage est saisissant. Vlacil offre un regard minutieux et touchant sur son oeuvre. C’est un véritable plaisir de suivre le créateur s’échapper dans ses souvenirs et pensées. - Diaporama d’affiches et de photos
- Livre 64 pages « Frantisek Vlácil, l’esthète des contrastes » par Christian Lucas :
Il s’agit du supplément qui a su la plus attirer notre attention. Christian Lucas revient en détails sur la filmographie du cinéaste et livre un consciencieuse étude du film. Ne ratez pas l’occasion d’explorer les dédales d’un réalisateur méconnu et pourtant essentiel.


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