« 2551.03 – The End » réalisé par Norbert Pfaffenbichler : Critique

Troisième chapitre de la trilogie 2551.
Ape Man, activiste anarchiste, continue sa course dans les artères d’une cité souterraine à la recherche de son fils adoptif.
Les années ont défilé. L’enfant enlevé est devenu bras du régime totalitaire.

Réalisateur : Norbert Pfaffenbichler
Acteurs : Stefan Erber · Manuela Deac
Genre : Horreur, Expérimental
Durée : 80 minutes
Date de sortie : 2025
Pays : Autriche

Cela faisait presque deux ans que nous avions laissé notre Ape Man, et son protégé, dans les catacombes d’un monde post-apocalyptique purulent, masqué et sadique.
Ape Man est désormais seul, le jeune garçon a disparu, les années ont passé.
Notre héros continue de déambuler dans la cité souterraine, en proie à une dictateur meurtrière, à la recherche de son fils adoptif, tout en continuant son parcours anarchiste.
Lors d’une arrestation il est interrogé par un gradé. Ape Man plonge sur l’homme et lui arrache son masque.
Un visage se révèle : celui de son fils devenu adulte et bras du régime.

Pfaffenbichler, dans ce dernier acte de sa trilogie, quitte le caractère déambulatoire qu’il avait imposé dans 2551.01 et 2551.02, s’évade de l’exploration d’un monde d’horreur pour creuser des réflexions sur ses personnages, corps fluctuants dans un régime fait de tortures et déviances en tout genre.
2551.03 questionne la parenté, le sentiment de solitude ainsi que le caractère vorace de la descendance mais également les structures médiévales de nos sociétés modernes entre aristocratie et Tiers-Etat, matière à broyer pour divertir, nourrir, une haute société rance et puante.

Le kaléidoscope s’active à nouveau, ouvre les voies d’un monde tout en reflets et schizophrénies, écartèlements et introspections.

Quelque part entre le cinéma organique, si ce n’est déliquescent, des Frères Quay, la parade du Freaks de Tod Browning et l’hystérie visuelle du Aggro Dr1ft de Harmony Korine, le chapitre en présence pousse à arrêter la fuite.
La mise en scène invite à se révolter, quitte à payer de sa vie, convie à s’accepter, laisser parler les motifs intimes refoulés qui font l’individu, la richesse d’une société à construire, à la fois diversifiée, penseuse et créative.

Dans la perte de l’être aimé, de l’espoir d’avenir, l’impasse invite à se renfermer, à hanter son subconscient, user de la plaie pour renaître.
Dans ce travail des douleurs enfouies, Pfaffenbichler monte un savant jeu d’expérimentation visuel et philosophique permettant d’emporter dans les miroitement intérieurs individuels tout un inconscient collectif, tout un peuple qui courbe l’échine afin de défaire une aristocratie mortifère, faire chuter le roi, l’empereur, le monstre… Les monstres…

Le spectre qui s’abat sur le regard est détourné, insidieux.
Il se cache dans un montage sonore quelque part entre le tranchant industriel, les gargarismes drone, les psychédélismes électroniques et la noise brute. Notre captivité ne commence pas où la rétine porte mais où l’ouïe se fait blesser.
C’est un peu comme si The Body, Merzbow et Venetian Snares avaient eu un enfant.

Les sévices physiques sont moins poussifs dans ce 2551.03. La surenchère outrancière est réduite.
Cependant, dans cette invitation surréaliste la rétine est mise à rude épreuve entre expérimentations stroboscopiques et jeux de négatifs, de renversements colorimétriques.
Le voyage touche autant à l’hypnose qu’au chaos psychologique.
La force des images, du montage et des structures du cadre, font que la création dépasse allègrement la distance entre le corps et l’écran. Le cinéaste propose une audacieux magnétisme faisant de l’écran un projecteur, du spectateur un support.
L’oeil entre dans l’image, les photogrammes pénètrent la conscience et le dédale dictatorial se révèle écho à nos propres régimes.
Ce que nous voyons n’est finalement plus que les ombres de la caverne de Platon, le réel est notre civilisation que nous acceptons passivement, là où répression, torture, corruption et massacres sont monnaie courante, carnaval des puissants.

2551.03 marque la clôture d’une trilogie qui aura su obséder Kino Wombat durant plusieurs années et qui soulève aujourd’hui des interrogations autour de nos sociétés, impasses civilisationnelles.
Le régime n’est que projection de sociétés secrètes et loges déviantes.
La population n’est que Tiers-Etat essayant de survivre dans une fange surchargée de symboliques indigestes, à la manière de ce Christ à visage de Bouddha, invitant au renoncement intellectuel, poussant à devenir pantin.
En espérant désormais que le voyage 2551 trouvera son public, la juste interstice qui le portera au statut de cinéma expérimental culte, qu’il mérite amplement, à la manière du Begotten d’Elias Merhige.
C’est tout ce que l’on souhaite à ce titan underground.

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Voyages singuliers, parfois intimes, d’autres fois outranciers, souvent vibratoires et hypnotiques.
De Terrence Malick à Lucio Fulci et Wang Bing, en passant par Jacques Rivette, Tobe Hooper, Nuri Bilge Ceylan, Agnès Varda, Lav Diaz ou encore Tsai Ming-Liang, laissez-vous porter par de nouveaux horizons, la rétine éberluée.

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