Andrés, un jeune pianiste sans succès, est témoin d’un meurtre.
Dans la crainte de représailles possibles il ne dit rien à la police, seulement à sa femme Laura.
À partir de ce moment-là, Andrés se sent menacé et persécuté.

| Réalisateur : José Luis Borau |
| Acteurs : Susana Campos, Carlos Estrada, José María Prada |
| Genre : Policier |
| Pays : Espagne |
| Durée : 90 minutes |
| Date de sortie : 1965 |
C’est lors d’un périple madrilène, épuisé et émerveillé par les trésors croisés au musée du Prado, que les pas ont porté du côté de El Cine Doré, filmothèque et salle historique de la capitale espagnole.
A l’affiche, deux séances en 35 mm : Minuit à Paris réalisé par Woody Allen et Crimen De Doblo Filo réalisé par José Luis Borau.
Bien évidemment la rétine s’est laissée porter vers le film de Borau, curiosité cinématographique espagnole des années 60 n’ayant pas eu la chance de traverser les frontières.
Il semblerait que, d’ailleurs, même en son pays le film a longtemps été introuvable.
La salle, aux fauteuils en cuir et plafond bleutés, est comble.

Crimen De Doblo Filo,
meurtres et secrets dans l’obscurité
Andrés est un pianiste sans reconnaissance, ombre d’un père virtuose, exerçant en tant que violoncelliste à l’opéra de Madrid.
Un jour, alors que sa femme Laura ne trouve plus son paquet de cigarettes, Andres va chez son voisin, concierge, pour la dépanner.
Sur place, l’homme est mort, assassiné.
Andrés fonce dans le café du quartier pour prévenir la police. En revenant dans le hall de l’immeuble un homme s’échappe de la loge du concierge et fuit. Leurs regards se croisent.
Lors de sa déposition, Andres omet de préciser qu’il a croisé le potentiel tueur.
Un oubli volontaire de déclaration qui très vite va le pousser à passer de témoin à traqué.
Le soir, dans les sombres ruelles, Andrés se sent observé, suivi. Il se confie à Laura…
Second long-métrage de José Luis Borau, Crimen De Doblo Filo est un film noir qui n’offre aucun temps mort et s’articule tout en rebondissements et zones d’ombre.
Au rythme des révélations le récit se veut de plus en plus trouble, la pellicule s’obscurcit et la pluie s’intensifie, donnant la sensation d’une expérience policière sensorielle où l’histoire semble insaisissable, incontrôlable.
Une énigme criminelle qui s’immisce dans le regard spectateur pour ne plus le lâcher, le faire sortir du rôle de passif pour le pousser à mettre sa casquette d’enquêteur.

Entre Krimi et proto-giallo,
le crime tout en faux-semblants à l’espagnol
Sorti quelques années après la vague des krimi allemands, films de crimes très codifiés de la fin des 50s, et La Fille Qui En Savait Trop réalisé par Mario Bava, véritable coup d’envoi du giallo, cinéma italien de meurtres reposant sur ses mystères et ses clôtures inattendues, Crimen De Doblo Filo est tout à la prolongation d’un certain cinéma d’exploitation européen qu’un essai de reprise des codes érigés par Alfred Hitchcock ou encore Otto Preminger.
Ici se croisent deux courants cinématographiques, deux influences de grands cinéastes internationaux, pour donner naissance à un élan moins célébré qu’en Allemagne ou en Italie mais avec son esthétique propre et ses variations.
Crimen De Doblo Filo est à la fois un film criminel, une romance et une réflexion sur le silence, le secret, et leurs écoulements propres.
José Luis Borau propose un cheminement qui emprunte avec juste mesure la dynamique voyeuriste, distillée dans le giallo, et s’amuse à distordre ses personnages, les pousse à muter, plutôt qu’à vulgairement les révéler, dans un dédale d’errances et de pistes.
Dans son étude des lieux et des trajectoires, des impasses et des destins, le Chronique D’Un Amour d’Antonioni vient à traverser la pensée.
Borau trouve la bonne balance entre récit classique et jeu de piste visuel, sensible, pour conter l’enquête et attirer vers des miroitements parallèles saisissants.

Du récit normé à la narration dérobée,
la suspension des regards croisés
C’est dans cette dimension, révélations par l’image qui susurre, que Crimen De Doblo Filo tire son épingle du jeu : entre reflets et échappées narratives.
La proposition parvient à trouver des échos dans la structuration des protagonistes et leurs relations respectives. Chacun possède une pièce du puzzle mais personne ne pose les bonnes questions.
Une construction en miroirs captivante se glisse dans le récit.
La simple enquête bis repetitae est présente, pouvant faire craindre une énième copie de film policier, mais c’est dans ses détails que le diable se cache.
Il y a bien plus à prendre, à ressentir que la classique investigation.
Dans la manière dont l’eau inonde les murs jusqu’à les rendre poreux à une mélancolie ambiante, dans sa manière d’observer l’effondrement d’un opéra en partant des obsessions du violoncelliste, ou encore dans son mouvement d’ascenseur suspendant la rencontre avec les lignes de récit et permettant la juste distance pour toujours s’interroger, la réalisation de Borau emporte sur des territoires obsédants et entêtants.
Reste une progression particulièrement bavarde, prenant régulièrement le dessus sur l’image, empêchant cette dernière de s’exprimer à plein potentiel et d’ouvrir l’hypnose qui aurait pu pénétrer la rétine.
Crimen De Doblo Filo est une oeuvre qui s’amuse à glisser dans les champs de l’inconscient, avec parcimonie, donnant une sensation d’apesanteur sourde continue.
Borau travaille son image, ses références, pour s’affranchir d’un récit simpliste et observer la cascade vampirique que le silence peut déployer.
Une belle curiosité de cinéma.



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