Suède, années 50. Britt Larsson, jeune ouvrière en usine, fait la connaissance de Björn, d’origine bourgeoise, cultivé mais compliqué, qui disparaît aussitôt.
Elle rencontre ensuite Robban, jeune guitariste et chanteur, canaille mais touchant, dont elle tombe enceinte.

| Réalisateur : Bo Widerberg |
| Acteurs : Inger Taube, Thommy Berggren |
| Genre : Drame |
| Pays : Suède |
| Durée : 90 minutes |
| Date de sortie : 1963 |
2025 sera année Manoel De Oliveira, mais pas seulement.
2025 sera également année Bo Widerberg, avec une gigantesque rétrospective qui sera dédiée au cinéaste cet été, sous l’aile merveilleuse de Malavida.
Pour préparer cette renaissance dans les salles obscures, Kino Wombat va tout au long de l’année chroniquer progressivement la filmographie de Widerberg.
Premier arrêt : Le Péché Suédois.
Premier long-métrage de Bo Widerberg, cinéaste suédois connu pour croiser romances et récits sociaux, Le Péché Suédois est autant une expérimentation formelle, jouant avec de nombreuses inspirations de son époque, qu’une réflexion ambitieuse sur la jeunesse suédoise post-seconde guerre mondiale.
Britt Larsson, jeune femme tout juste majeure, ne veut pas s’ancrer dans le monde ouvrier à la manière de ses parents.
Elle rêve de liberté, d’oisiveté, de jeunesse tout simplement.
D’un petit boulot à un autre, où elle démissionne à un rythme hebdomadaire, si ce n’est quotidien, Britt passe ses journées au cinéma et ses soirées en clubs, où le twist fait rage.
Elle rencontre Robban, jeune chanteur de rock, avec qui elle entretient sa première relation intime.
Très vite, elle se rend compte qu’elle est enceinte et que Robban, ne sera jamais bon mari, tout comme bon père.
Ses parents, d’une neutralité terrassante, à l’image du pays lors de la Seconde Guerre Mondiale, ne l’aident pas.
Un soir, elle rencontre Bjorn, jeune bourgeois qui ne lui est pas inconnu.
La grossesse progresse, Britt entre dans le monde sans magie des adultes, celui des chaînes industrielles impersonnelles.
Bjorn, lui, devient un étrange intime…

Tout en improvisations, au coeur des villes, loin des studios, Bo Widerberg sculpte son cinéma à la manière de John Cassavetes, père du cinéma indépendant américain.
Derrière cette forme héritée, il y a aussi tout un magma réflexif européen, quelque part entre Masculin Féminin de Godard, dans la tonalité du montage, des jeux de cut-ups, et Cléo De 5 à 7 de Varda, dans son écriture des personnages et sa déambulation narrative.
Le Péché Suédois est l’expression d’un cinéma nouveau, d’avant-garde, l’expérimentation d’un septième art engagé, fougueux et irrévérencieux.
Le cinéaste suédois questionne la jeunesse, et sa volonté de s’extirper du monstre vorace qu’est l’empire industriel, le monstre-capitalisme en passe de devenir modèle international : la mondialisation.
L’esclavage moderne se configure, se définit, entre ateliers textiles, centres d’appel et autres lieux d’élévation du consumérisme à venir, amenant insidieusement le consommateur à devenir entité consommable.
Le fordisme s’immisce. L’humain devient mécanique interchangeable de la machine industrielle.
Le Rock, modèle rebelle, est également devenu filet pour canaliser la jeunesse, défouloir contrôlé et contrôlable.
Dans ce cadre terriblement impersonnel, répressifs, austère, Bo Wideberg observe le peuple, qui rêve d’un élan à l’Américaine, se voit vivre de Rock et de starsystem pour échapper à la créature sociétale, représenté par le fugace Robban, et contemple les horizons bourgeois, finalement proche de ceux que dessine Pasolini dans Théorème, en proie à l’ennui, aux psychoses, aux névroses, représentés par l’instable Bjorn souffrant d’un syndrome d’œdipe rance.

Dans ce sac de nœuds, où Britt semble être prise en étau, toute la beauté du film réside.
La proposition ne cède jamais au désespoir, au misérable, cherche sur les fenêtres closes des reflets lumineux, tente constamment de s’affranchir des ténèbres.
Widerberg mène une analyse contrastée et délivre un habile jeu d’équilibriste autour de la jeune femme.
Il interroge la gente féminine d’une époque, indépendante et courageuse, filant entre les ruines et spectres d’une société en passe d’être engloutie. Inger Taube, dans le rôle de Britt Larsson, est extrêmement juste dans son jeu tout en minutie croisant intelligence émotionnelle et magnétisme sensuel.
Le portrait qui est ici proposé installe la réflexion autour des personnages féminins que l’on retrouvera tout au long de la carrière de Widerberg mais également un message d’une fine philosophie appelant la nouvelle génération à ne plus remettre son destin entre les mains de l’inconnu, d’autrui mais d’agir pour soi et son bonheur.
Dans un monde où l’humain devient progressivement chiffre, ligne de codes, la lumière vient alors de la nécessité de récupérer son libre-arbitre.
Le Péché Suédois est un film prenant racine dans son époque, son pays, et qui résonne pourtant aujourd’hui à travers bien des existences, et ce à travers le monde.
Bo Widerberg fait de son film une expérimentation de cinéma libre, tant dans son montage -le rythme des images et ses cassures-, que dans sa prodigieuse interprétation, tant dans sa photographie acide que dans sa pensée politique et poétique.
Un essai remarquable qui marquera assurément Maria Meszaros, pour Cati et Neuf Mois, mais également un certain Aki Kaurismaki.



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