« Nightmare Concert » réalisé par Lucio Fulci : Critique et Test Blu-Ray

Après avoir tourné une scène de son nouveau film d’horreur, Lucio Fulci s’accorde une pause et part déjeuner dans un restaurant. Pris de dégoût à la vue de son plat de viande, le réalisateur rentre chez lui. Là, il est victime d’hallucinations dans lesquelles les personnages de son film se font massacrer.
Fulci,, ne parvenant plus à discerner la fiction de la réalité, va donc consulter un psychiatre, Egon Swharz, lequel pense que le réalisateur souffre d’une crise d’identité qu’il compte soigner par l’hypnose. Cependant, le mal ne fait qu’empirer.
Le metteur en scène va-t-il sombrer dans la folie ?

Réalisateur : Lucio Fulci
Acteurs :  Brett Halsey, Malisa Longo, Adriana Rosso
Genre : Horreur
Pays : Italie
Durée : 92 minutes
Date de sortie : 1990 (salles), décembre 2024 (Blu-Ray)

Le Chat Qui Fume, Carlotta, Pulse Video et Artus Films, s’attellent depuis quelques mois, si ce n’est années, à sortir les films des dernières années de la fin filmographie de Lucio Fulci, ses oeuvres les plus fauchées entre naufrages partiels et véritables petits trésors dissimulés.
Après Manhattan Baby et Le Chat Noir, Le Chat Qui Fume plonge à nouveau dans la fange : direction Nightmare Concert.

Nightmare Concert

Voyage cryptique dans les limbes voraces de Lucio Fulci

A Cinecittà, Lucio Fulci tourne son nouveau film d’horreur à tendance nazisploitation.
Durant le tournage d’une séquence faite de chair et de sang, le cinéaste est pris de vertiges. Les effets gore dégoûtent le réalisateur de L’Enfer Des Zombies.
Déstabilisé par cette situation inédite, où même un carpaccio vient à créer des malaises vagaux, il se rend chez son voisin, psychologue et hypnotiseur.
Suite à une séance d’hypnose, Lucio Fulci est pris d’hallucinations morbides.
Jour après jour, des jeunes femmes sont assassinées, massacrées, aux abords des studios de la périphérie romaine.

Nightmare Concert, aussi connu sous le nom de A Cat In The Brain, est une oeuvre hors normes de par son geste de cinéma ne faisant du protagoniste et du cinéaste qu’une seule entité.
Il s’agit également d’une oeuvre singulière de par sa forme compilant des séquences de nombreux films d’exploitations italiens de la fin des années 80 pré-existants.
En cela, la proposition est une création de collage où les scènes de crimes sont importées d’autres films.
Un patchwork qui apporte à la réalisation un caractère polymorphe incarnant tout autant des décennies de variations horrifiques italiennes, allant du giallo au splatter, de la nazisploitation à l’enquête occulte, que revenant par échos sur la filmographie fournie de Lucio Fulci, de la comédie à l’italienne au gore en passant par l’érotisme.
Histoire du cinéma italien et expérimentations fulciennes ne font plus qu’un dans un film qui à l’air Berlusconi, et bien que fauché, reste particulièrement conscient de son éco-système artistique.

Ainsi en dehors du cheminement narratif principal, suivant le cinéaste qui se débat dans ses hallucinations macabres, Nightmare Concert compile des séquences de deux réalisations tardives et douteuses de Lucio Fulci, à savoir Soupçons De Mort et Les Fantomes De Sodome, mais aussi des extraits de Massacre d’Andrea Bianchi, Non Aver Paura Della Zia Marta de Mario Bianchi, Bloody Psycho de Leandro Lucchetti, Hansel e Gretel de Giovanni Simonelli et Luna Di Sangue de Enzo Milioni.

Film à micro-budget, fait de trucs et astuces organiques pour soulever l’estomac, la proposition est à la fois l’une des plus généreuses créations de Fulci mais également l’une de ses plus chaotiques.
La chair ne cesse de s’exhiber et de se tordre. Dans ces enchevêtrements d’hémoglobine et de cri, le récit progresse. Une expérience aussi brinquebalante que stimulante pour les aficionados du genre.

Deux Fulci, deux réalités, un film.

Le miroir entre fiction et réalité apporte une dimension labyrinthique, si ce n’est cauchemardesque, très souvent en roue libre.
Dans son délire meta quelque part entre le 8 et Demi de Federico Fellini et en avance sur notre temps où la dynamique des chevauchements dimensionnels est devenue monnaie courante, Fulci tisse un film boiteux mais particulièrement malin.
Il y a l’ensemble des réflexions de son parcours entre subconscient, matières organiques qui exultent, whodunit obsédant et volonté de faire du spectateur un acteur de la réflexion.

Au-delà de cette charogne aux mille saveurs, de ses outrances incontrôlables et d’un récit aussi curieux que douteux, le voyage atteint des espaces qui outrepassent le film et sa narration.
Le cinéaste avec sa volonté de tourner, coûte que coûte, de créer même en sombrant dans l’ultra-bis, reflète le caractère désespéré, à l’orée de la schizophrénie, d’un cinéma italien éventré par la télévision, la Cinque, ne réussissant plus à maintenir le miraculeux équilibre économique des décennies précédentes.
Les créateurs sont mis à la porte des studios, les financements son coupés.
Il ne reste plus que la guérilla cinématographique : la caméra, la pellicule et une troupe d’allumés.

Dans ce Kali Yuga de fin de carrière, Lucio Fulci est heureusement contenu par un Fabio Frizzi à la composition qui a conscience que pour l’attention du public il va falloir user de motifs musicaux connus et jouer de variations.

Nightmare Concert est un film somme du geste Fulci, artisanal et outrancier, cynique et malin, qui malgré ses errances, ses défauts, porte bien plus que le cinéma du réalisateur, il marque l’effondrement du cinéma italien à l’orée des années 90, dévoré par Berlusconi et sa télévision-lobotomie.
Le cinéma est déséquilibré, Fulci continue de tourner, Nightmare Concert n’est plus un film de studio, mais un film de couloirs, un acte underground.
Cinecittà est redevenu l’édifice bâti par les fascistes, un espace de création de propagande.
Lucio Fulci, à la caméra vorace, est un résistant.

Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray

L’édition Le Chat Qui Fume de Nightmare Concert intègre la collection scanavo avec fourreau.
Toujours d’excellente qualité et avec un travail d’infographie, signé Frédéric Domont, aux petits oignons.
Le visuel avant du fourreau reprend des éléments de l’affiche originale, le visuel avant du scanavo est une photo du film mettant en avant Lucio Fulci, en tant qu’acteur.
Une réussite à nouveau.

Image :

C’est une chance de pouvoir (re)découvrir Nightmare Concert.
Cependant, tout comme à l’étranger, il ne va pas falloir s’attendre aux prouesses techniques auxquelles nous assistons habituellement chez l’éditeur.
il s’agit ici d’un ancien master HD, provenant très probablement de matériaux d’une restauration sur des pellicules usées.
L’image n’a pas le piqué acéré habituel, il y a une dimension floue et des détails amoindris.
La profondeur de champ est limitée et c’est sur la colorimétrie que le master essaie de contenir la bête, de lui donner des motifs et reliefs plus consistants.

A ce jour, il n’y a pas meilleur master pour ce Lucio Fulci mésestimé et il risque de ne pas y avoir de nouvelles restaurations de si tôt.
Reste que par rapport aux images que nous avions en tête, provenant d’autres sources, il s’agit ici d’une petite renaissance, au cadre stable.
Profitez de ce rendu imparfait et plongez dans un audacieux film de collage, qui trouve dans sa proposition HD une dimension maudite presque bienvenue.

Note : 5.5 sur 10.

Son :

Italien en DTS-HD MA 2.0

Un piste solide, sans saturations avec une belle balance entre voix, BO et atmosphère générale.
Les voix ressortent bien, sont parfaitement intelligibles et les morceaux de Fabio Frizzi trouvent de beaux reliefs, apportant quelques frissons nostalgiques.

Note : 7 sur 10.

Suppléments :

Un unique supplément est présent sur le disque, mais pas des moindres :

• Une sorte de 8 1/2 par le scénariste Antonio Tentori (28 min)
Antonio Tentori revient sur l’idée d’origine du projet, le travail de collage des scènes de crime, l’arrivée de Lucio Fulci en tant qu’acteur, les différents acteurs, le tournage et l’écriture d’un film hydre, meta.
Un superbe supplément, extrêmement complet et donnant à saisir le Fulci du début des années 90.
• Film Annonce

Note : 7 sur 10.

Pour découvrir Nightmare Concert en Blu-Ray :
https://lechatquifume.myshopify.com/products/nightmare-concert?srsltid=AfmBOopvs4vDHXKgJpITQV9yh52W7O-97xhp1-axYyfuQyS321EfQv1k

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De Terrence Malick à Lucio Fulci et Wang Bing, en passant par Jacques Rivette, Tobe Hooper, Nuri Bilge Ceylan, Agnès Varda, Lav Diaz ou encore Tsai Ming-Liang, laissez-vous porter par de nouveaux horizons, la rétine éberluée.

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