« November » réalisé par Rainer Sarnet : Critique

Dans un village païen d’Estonie où les loups-garous, la peste et les esprits errent, le souci central des habitants est de survivre aux hivers rigoureux. Sans aucun tabou. Ils se volent les uns les autres, dérobent des biens à leur seigneur allemand et même au Diable quand l’occasion se présente. Tout est valable pour survivre ! Pour les aider, les villageois ont pour habitude de se tourner vers d’énigmatiques créatures filiformes faites de bois et de métal. Au milieu de ce chaos, une jeune fermière désespérée tombe amoureuse d’un citadin.

Réalisateur : Rainer Sarnet
Acteurs :  Rea Lest, Jörgen Liik, Arvo Kukumägi, Heino Kalm
Genre : Folk Horror
Pays : Estonie
Durée : 115 minutes
Date de sortie : 2017

Un métrage ordinaire ? on vous dira que ce n’est pas mon genre.
Comme vous commencez à le comprendre au fil de mes choix d’écriture, les œuvres compliquées, les tortures mentales, les labyrinthes filmiques, voilà ce qui me fait vibrer. La recherche de l’orgasme cinématographique est une quête addictive pour tout bon cinéphile qui se respecte. Et c’est là qu’intervient November de Rainer Sarnet.
Cette relecture du roman d’Andrus Kivirähk, intitulé Rehepapp ehk November (littéralement les groseilles de novembre), constitue le second long métrage du réalisateur bien dérangé qu’est Sarnet (et je dis cela positivement parlant bien sûr). Les influences majeures pour November sont plus illustres les unes que les autres : les frères Grimm, pour le coté conte horrifique, Jan Svankmajer ou encore Bela Tarr (rien que du beau monde je vous dis).

En scrollant au hasard sur les réseaux sociaux, je suis un jour tombée sur une slide intrigante de cette œuvre estonienne qui n’a depuis jamais quitté ma rétine, voire mon esprit. Elle me hantait si fort qu’il était temps pour moi de me lancer dans cette aventure ! Mais, si cette œuvre m’a fait une impression grandiose, il n’est pourtant pas facile d’en parler car elle a de quoi laisser perplexe : le film est d’une beauté incomparable qui m’a laissé sans voix ou presque mais je vais quand même m’essayer à vous en donner un petit aperçu.

L’Estonie est un petit pays dont la production cinématographique n’a commencé qu’après son indépendance dans les années 1990, et est autant proportionnelle à sa superficie. Elle commence à mieux se faire connaitre depuis son entrée dans l’union européenne en 2004. Doté d’un folklore riche, proche de celui de la Finlande, ce Pays fait la part belle aux croyances animistes primitives, dogmes selon lesquels la nature serait régie par des esprits analogues à la volonté humaine. Le film de Rainer Sarnet en est une belle preuve et se base sur un bestiaire surnaturel étonnant, fantaisiste et drôle.

Liina au pays des Kratts : rencontres du troisième type

Dans des temps anciens, une communauté rurale résiste encore à la morsure austère de l’hiver.
Les villageois ne savent plus quoi inventer pour survivre. Ce sont dans les premières scènes que nous découvrons l’existence des Kratts.
Pour les non-initiés, un Kratt est une sorte d’« artefact » fait de foin ou de vieux ustensiles pour la plupart (fers à repasser en fonte, fourches édentées….), corvéable à merci par un maître chapardeur qui lorgnerait en secret sur la supposée fortune de ses voisins.
L’incipit, se crée donc autour d’un Kratt fait de branchages et d’un crâne, volant un veau et le faisant tournoyer dans les airs. Oui oui, vous avez bien lu.
Et c’est à ce moment précis que je suis tombée amoureuse du métrage car cette créature m’a fait penser très fortement à David Lynch et particulièrement à la saison 3 de Twin Peaks, dans la black lodge au moment où ce nouveau personnage, ressemblant à un arbre, « l’évolution du bras » apparait (Le nain rouge dansant des premières saisons).

Pour en revenir à notre sujet, Le Folklore Estonien ne se limite pas seulement à ces créatures menues.
La religion chrétienne « à la carte » et les rites païens sordides, se disputent les faveurs de tout un chacun (cela n’est pas sans nous rappeler Marketa Lazarova de Franticek Vlasil, premier article de mon cru sur Kino Wombat) et corrobore les contradictions baltes entre athéisme, paganisme, territorialité et superstitions anciennes.

Sarnet nous fait évoluer dans une sorte de rêve gothique abracadabrant où démons, esprits et loups garous règnent en maitres.
Ici les plaies du christ suintent de sang.
Là, les sorcières, moyennant finance, exaucent les vœux les plus chers…
Comme celui de Liina, qui espère secrètement devenir la femme de Hans, qui lui, n’a d’yeux que pour la baronne allemande, jeune femme « à la peau de marbre blanc et aux lèvres de velours ».
C’est souvent la nuit qu’il rôde près du château dans l’espoir d’apercevoir sa dulcinée somnambule se mouvant sur les toits tel un fantôme, suivi de près par Liina sous les traits d’un loup garou, elle qui ne pense qu’à évincer sa concurrente.

Le Folk horror a souvent cet effet unique et envoûtant d’une frontière entre deux mondes.

Une autre scène vient intensifier cette idée : la procession traditionnelle du « All souls’ day « (la Toussaint) ou vivants et morts se rencontrent et se parlent comme si, en un instant, une connexion invisible s’était établie : fascinant de lyrisme et de poésie lugubre !
A l’instar de Marketa Lazarova, comme je le disais, ou bien encore de The VVitch de Robert Eggers, le symbolisme animal est également très présent dans le Folk horror.
On ne compte plus loups, cochons, poules géantes …. La peste elle-même s’est invitée sous les traits d’une chèvre diabolique choisissant ses victimes au hasard d’une promenade dans une grange (un petit air de Philippe le noir), et remettant l’absurde et l’humour noir au centre du récit.

La couleur de la groseille

Pour « activer » un Kratt, il faut une âme.
Pour ce faire, les villageois se rendent dans la forêt afin de sceller un pacte faustien : en échange de trois gouttes de leur sang, en guise de signature, Satan s’engage à accorder ce privilège (coucou le Phantom of the paradise de Brian De Palma).
Attention ! Il faut garder le Kratt occupé sous peine de voir son âme (et donc celle de son maitre) se perdre à jamais dans les flammes.
Mais les paysans, rusés et perfides, ont plus d’un tour dans leurs besaces pour se jouer de Satan : en effet, les plus débrouillards remplacent le sang par du jus de groseille…
En outre, Magie et Sorcellerie cousues de fils blancs dominent donc le film, Sarnet posant un regard anthropologique et sociétal sur ces êtres prêts à tout pour sortir la tête de l’eau, et dont l’individualisme est le credo numéro un. Homo homini lupus…

Toutefois, l’égoïsme nait des inégalités communautaires au cœur du récit.
Près du village, le château habité par le baron allemand est également le théâtre de trocs et autres chapardages comme je l’ai évoqué précédemment. Ce triangle amoureux, dont on ne sait trop que penser, dans tout cet immense chaos illogique, apparait ainsi comme l’évènement le moins fantasque du film et remet un peu de sens ici ou là, si l’on peut dire.
Liina, qui aura finalement des scrupules à faire du mal à la baronne, ne se gênera pourtant pas pour lui voler une robe et ainsi arriver à ses fins. Oui, mais pour quel résultat ?
D’une incommensurable tristesse, les scènes finales sont criantes de beauté.

Miracles rétiniens et mirages brumeux

L’atout majeur est, bien sûr, la photographie de Mart Taniel, sublime et subliminale ainsi que le noir et blanc hypnotique fait de jeux de lumières très travaillés et de contrastes fantasmagoriques, créant un cauchemar d’un onirisme horrifique des plus déroutant et délicieux à l’image de la neige du mois de novembre, souillée et salissante.
En résumé, j’ai pris une claque visuelle monumentale dont je ne me suis toujours pas remise. Quelle délectation de pouvoir sans cesse y repenser, j’ai d’ores et déjà envie de revisionner le film sous toutes les coutures.

Les fondus enchainés sont extravagants, les plans sont d’une précision d’orfèvre, rien n’est laissé au hasard sur l’aspect technique que l’on peut dire complètement maitrisé. Taniel est un dieu qui sait jouer avec la lumière comme personne, rendant les images élégantes et uniques en leur genre.
Mais c’est aussi la musique orageuse et enivrante de Michal Jacaszek, faite de chœurs cristallins comme des cris murmurés qui impose une ambiance singulière empreinte d’une mélancolie lancinante, en complète osmose avec les images surréalistes et expérimentales qui nous sont offertes. Un vrai tour de force qui disculpe tous les autres petits défauts que l’on pourrait trouver dans la narration ou la mise en scène parfois brouillonne.

« Tout le monde a besoin de quelque chose, encore mieux de quelqu’un » ….
Cette déclaration entendue dans le film, résume à elle seule la quête inextinguible de la race humaine pour des biens matériels aussi bien que pour trouver le grand amour.
Mais le vrai propos du film c’est de se demander quel est l’intérêt d’avoir une âme dans un monde tel que celui présenté par Sarnet, qui en semble totalement dépourvu ….
Comment trouver un sens à sa vie dans un monde justement vide de tout sens ? nos protagonistes sont-ils, à leur tour, les pantins de bric et de broc d’un être supérieur qui se plairait à les malmener ? Ce qui est certain, c’est que de la souffrance nait la beauté et Sarnet l’a bien compris.

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