« Reflet Dans Un Diamant Mort » réalisé par Hélène Cattet et Bruno Forzani : Critique

Suite à la disparition soudaine de sa voisine de chambre, un ancien agent secret, reclus dans un palace de la Côte d’Azur, s’imagine que ses ennemis jurés refont surface.
Surtout la redoutable Serpentik, qu’il n’a jamais réussi à démasquer. Oscillant entre présent et passé, il remonte le film de sa vie, au risque de découvrir qu’il n’y tenait pas forcément le meilleur rôle. Et que les diamants sont loin d’être éternels…

Réalisateurs : Hélène Cattet et Bruno Forzani
Acteurs :  Céline Camara, Koen De Bouw, Maria de Medeiros, Barbara Hellemans
Genre : Espionnage
Pays : Belgique
Durée : 87 minutes
Date de sortie : 5 Juillet 2025 (salles)

John D est un mystérieux septuagénaire passant ses vieux jours dans un hôtel privé de la Côte D’Azur.
Un soir, en rentrant dans sa chambre d’hôtel, il croise une voisine de chambre. Cette dernière fait renaître de troublants souvenirs. Celle d’une Riviera des 60s, sensuelle, sauvage et énigmatique cisaillée par des affrontements souterrains entre les services secrets et des organisations criminelles.
John D n’est pas un septuagénaire comme les autres, il s’agit d’un agent secret, et sa dernière mission commence maintenant.

Le cinéma de Cattet et Forzani est venu à moi de manière inattendue, inespérée.
Etudiant en droit à Nice, en licence 1, je passais mes week-ends à m’évader du côté des cinémas d’arts et d’essai, lorsqu’un jour l’intrigante affiche de L’Etrange Couleur Des Larmes De Ton Corps apparut, promotion pour une séance spéciale en compagnie de Hélène Cattet et Bruno Forzani.
Le vertige fut total, complètement largué par ce qu’il se déroulait à l’écran, ma rétine, elle, néanmoins, était en train de se délecter d’une de ses plus belles hypnoses cinématographiques face à ce giallo labyrinthe ultra-référencé.

Reflet Dans Un Diamant Mort est le quatrième film de Cattet et Forzani.
Après Amer et L’Etrange Couleur Des Larmes De Ton Corps, hommages au giallo, et Laissez Brûler Les Cadavres, film de braquage aux affrontements digne de westerns spaghetti, Reflet Dans Un Diamant Mort prend la suite de ces sensuels et violents cheminements hérités du cinéma d’exploitation transalpin pour croiser ici deux gestes bis : le film d’espionnage et le giallo, encore une fois.

Espérons cependant que cette fois-ci, enfin, le duo transformera les essais et dépassera son cinéma compilatoire pour une réflexion plus complexe.

Ne Vous Retournez Pas, Récit(s) D’un Kaléidoscope Vorace

S’il faut bien avouer quelque chose, c’est très certainement que ce nouveau voyage est constamment sur le fil entre mausolée pompeux de genres disparus et profond travail expérimental sur les dédales narratifs.
Lors du premier quart d’heure, sans trop savoir où le film voulait nous guider et avec des dialogues assez risibles, l’enthousiasme en présence a commencé à laisser place à une certaine inquiétude…

S’agirait-il du naufrage Cattet et Forzani ?

Et bien non, et il s’agit peut-être même du film le plus malin et habile des cinéastes, un jeu d’énergie, de temporalités, de mélancolie, de sang, de larmes, de twists et de lente déconstruction.
Entrer au coeur de Reflet Dans Un Diamant Mort c’est oser pénétrer dans un kaléidoscope retors, aussi hermétique qu’hypnotique.
Une manière de construire le récit, ses ellipses et ses miroirs, à la manière de Nicolas Roeg ou encore Satoshi Kon qui pousse à user des compositions passées du cinématographe, ses figures, ses mouvements et mélodies, pour propulser la pensée directement dans la substantifique moelle de ce cinéma d’exploitation, à la formule bis repetitae.
La proposition est un serpent, aux écailles-labyrinthe, qui s’enfonce en plein dans la matière cinéma, au coeur des inspirations, pour pénétrer la question même du créateur, des coulisses et de l’avenir décadent des œuvres.

Six Femmes Pour L’Assassin, Sentiers Pour Une Réinvention

C’est en ouvrant le bal avec une référence classieuse au Mort à Venise de Visconti que le duo de réalisateurs ouvre la brèche dans laquelle vont s’affronter, s’unir et fusionner les gestes outranciers et magnétiques de Jess Franco, Mario Bava et Sergio Martino, parmi d’autres.
Le voyage outrepasse la simple mémoire du cinématographe. Il vogue du côté des fumetti, bandes dessinées italiennes pleines d’histoires d’espionnage et de crimes. Le moule dans lequel naît Reflet Dans Un Diamant Mort repose sur le spectre du cultissime Diabolik, devenant ici Serpentik, doppelganger du personnage de l’agent secret, son double maléfique.

Cependant, prenez garde, ici il n’est pas question de faire du bis, de renouveler des formules préexistantes, Cattet et Forzani travaillent les arcanes de ces cinémas, de ces expressions, pour se défaire de certains axes, les réinventer et aborder des réflexions personnelles envoûtantes.
Parmi elles, les femmes sont immortelles et unies. Elles ont les habits du mal mais… Qui est le mâl(e) ?
L’homme a beau taillader le visage, un nouveau apparaît, l’impasse de sa propre violence transparaît, et si l’agent du mal n’était autre que l’agent secret, le suppôt des besognes confidentielles de l’Etat.

De la sorte, l’équilibre entre les forces manichéennes présentes est ausculté.
Sans le concept de bien, le mal n’existerait pas. Sans le mal, le bien n’aurait également pas de raison d’être.
C’est dans les systèmes où le bien devient doctrine autoritaire que le mal devient résistance.
Ces réflexions ne cessent de se développer, entêtantes mécaniques dans un jeu de masques addictif.

La Maison Aux Fenêtres Qui Rient, Théorèmes D’une Exhumation

Dans son parcours fait de couloirs qui se croisent, s’éloignent, se percutent et se détruisent, la forme développée depuis Amer porte ici ses fruits.

Le maelstrom d’images, clippesque, permet de s’échapper des narrations traditionnelles, et user uniquement des pièces manquantes du puzzle pour dessiner l’entièreté du récit.
Sans que l’on ne s’en rende compte, et progressivement, le déluge référentiel s’éclipse et révèle deux séries de trois tableaux glissants jouant de modulations algorithmiques.

Dans un premier mouvement, trois dynamiques, la fiction, celle John D, l’imaginaire, l’espace conçu entre les projections des personnages et du spectateur, et enfin le réel, dès lors que la fiction n’est plus, dès lors que les équipes techniques, cadreurs, doubleurs, perchistes font leurs apparitions.
Dans un second geste, trois supports, le cinéma, l’hybridation de Franco, Roeg et Bava, la bande dessinée, l’omniprésence d’une grammaire héritière des fumetti, et la littérature, avec le voile de la collection giallo, romans policiers, romans criminels.

Ton Vice Est Une Chambre Close Dont Moi Seul Ai La Clé

Reflet Dans Un Diamant Mort est un film d’impasses, de cages, dont les limites sont constamment dépassées.
Le dédale, aux magnifiques mirages, déconstruit progressivement l’image, les corps et les lieux, ainsi que le son, les artifices des bruitages, doublages et bandes originales, pour apporter un regard rêveur sur une époque perdue, celle d’un cinéma d’exploitation européen irrévérencieux, et ses héritiers internationaux, portant Cattet et Forzani dans un créneau entre les gestes de Tarantino, compilatoire, et Sorrentino, mélancolique, entre Boulevard De La Mort et La Grande Bellezza.

Merde… encore une cage, une illusion, d’où Reflet Dans Un Diamant Mort s’échappe.
Le temps nous rattrape et pourtant Cattet et Forzani eux paraissent inarrêtable à bord de leur voiture au moteur rutilant.

Fulgurant et violent, insaisissable et émouvant.



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