« L’Échiquier Du Vent » réalisé par Mohammad Reza Aslani : Critique

Grande Dame, la propriétaire d’une belle demeure, est morte. Sa fille, Petite Dame, et le second époux de sa mère, Haji Amou, s’en disputent la propriété, et le beau-père veut accaparer l’héritage de sa belle-fille. Les neveux d’Haji Amou, qu’il méprise de même que Petite Dame qu’il rudoie, rêvent aussi de fortune. Tout cela sous le regard et avec, parfois, la participation des domestiques. Bientôt, le drame va éclater, mettant au jour la déliquescence d’une famille aux dernières heures de la dynastie Kadjar (1796-1925), dans les années 1920.

Réalisateur : Mohammad Reza Aslani
Acteurs : Fakhri Khorvash, Mohamad Ali Keshavarz
Genre : Drame
Pays : Iran
Durée : 93 minutes
Date de sortie : 1976

L’Echiquier Du Vent possède une histoire des plus sulfureuses et rien que pour cela il mérite d’être vu et je suis particulièrement honorée de pouvoir vous en parler, afin qu’une voix, aussi humble que la mienne, lui permette de continuer à exister.
Au travers d’un article qui, je l’espère, vous donnera envie de vous plonger pour un moment dans le passé iranien, nous allons tenter de comprendre les tenants et les aboutissants d’une histoire complexe.
Parce que c’est bien d’histoire dont il est question à travers ce drame familial, et des plus douloureuses.

Le métrage a bénéficié de 2 projections très mal accueillies et ponctuées de problèmes techniques en 1976 au 5ème Festival international de Téhéran avant d’être retiré de la compétition et (volontairement) perdu dans les limbes cinématographiques pendant près de 45 ans, suite à l’interdiction de diffusion proclamée par les mollahs de la République islamique de 1979 pendant la révolution Iranienne.
Retrouvés par hasard chez un antiquaire en 2014, les négatifs ont été restitués à son réalisateur Mohammad Reza Aslani et restaurés en 2020 pour notre plus grand bonheur, grâce, entre autres, à Martin Scorsese et à sa « film Foundation ».

Emprisonné dans une Toile de maître

Ce thriller familial mélodramatique et fantastique a pour cadre le magnifique Manoir Moshir ad-Dowleh ayant appartenu au politicien Hassan Pirnia et où la déclaration de la constitution a été signée par son père en 1906. Toute une symbolique !
Cet édifice est d’une beauté aussi vénéneuse que le huis clos qu’elle abrite et a servi de décor à plusieurs films iraniens. Ce n’est ni plus ni moins qu’une prison dorée que se disputent ses habitants, esclaves de leurs ambitions : on croirait presque apercevoir des tomans, monnaie iranienne, éclorent dans leurs yeux comme si nous nous trouvions dans un épisode de Tex Avery ou prêt à passer le styx dans la barque de Charon.

Au cœur de la demeure, on trouve de superbes mises en abîme, figées, comme des toiles de maitre, d’une symétrie ahurissante comme si, par un anachronisme fabuleux, un Wes Anderson vintage était passé par là, notamment les scènes tournées dans les escaliers de la propriété.
En haut, de grands miroirs encadrent une porte et résonnent de façon étourdissante avec les deux volées de marches latérales, obstacle ultime au fauteuil roulant de « Petite Dame » et qui accentue cette sensation de suffocation et d’emprisonnement, métaphore des carcans qui pèsent sur ce pays.

D’une splendeur inégalée, chaque plan est construit méticuleusement, avec un soin gargantuesque faisant de cette photographie, une des plus belles de l’histoire du cinéma, dans l’esthétique de Serguei Paradjanov. Bercés par un rythme languissant et étouffant, les jeux de lumière, que l’on retrouve dans les scènes intérieures tournées à la lueur des bougies, évoquent cruellement le Barry Lindon de Stanley Kubrick sorti en 1975.
Mais le véritable tour de force artistique reste néanmoins ces nombreux reflets dans les miroirs qui engloutissent les protagonistes au lieu d’agrandir les pièces comme il est coutume de le penser, renforçant ainsi l’asphyxie ressentie par le spectateur, technique que l’on retrouve notamment dans le Morgiana de Juraj Herz.
La beauté empoisonnée des lieux transparaît alors, contagionnant ses antipathiques résidents.

L’enfer, c’est les autres : désagrégation et décadence

Chez Mohammad Reza Aslani, on lave (littéralement) son linge sale en famille.
De ce fait, le métrage est plusieurs fois interrompu par des plans « intercut » où l’on voit des domestiques s’occuper de laver du linge dans la cour du manoir, jasant et commérant à tout va, moment d’une banalité affligeante, mais rappelant la couleur des gialli italiens de la grande époque.

Ici encore, nous avons la nette impression d’être entrés dans un tableau, dépeignant avec force des personnages multiples et colorés, à l’image de « Petite Dame » (Aghdas), femme cultivée mais naïve, en deuil de sa mère, rebutée par son beau-père (Haji Amou) qui la brutalise, courtisée par le neveu de celui-ci (Ramezan, probablement uniquement pour l’argent dont elle hérite) et tenant tête aux hommes de la maison, tant bien que mal.
Le seul soutien dont elle peut se targuer est celui de sa servante (Kanizak), qu’elle embrasse à pleine bouche dans un élan de sensibilité masculiniste.

Mais les apparences sont souvent trompeuses et Aslani, ce visionnaire, nous balade de twist en twist mêlant le surnaturel au thriller sans jamais se fourvoyer : le mélange des genres est très subtilement amené, pour faire de ce conte gothique cruel un complot palpitant à la Agatha Christie, frôlant le fantastique hitchcockien en bien des endroits : Les couleurs orangées et pourpres de la scène du bain représentent la frontière entre passé (films muets/monarchie) et présent (films de genre/république islamique), qui constituent la trame passionnelle du métrage.

La violence est sourdement inouïe à plusieurs reprises : que ce soient les coups assenés par Aghdas à l’aide de son fléau, (dernier vestige d’un médiévalisme qui tarde à se faire oublier) -pendant la prière qui plus est- les tentatives d’empoisonnement répétées à son encontre, ou bien les coups qui pleuvent.
Tout est souligné par une musique rageuse composée par l’iranienne Sheyda Gharachedaghi, notes funèbres de trompettes et de trombones accompagnant les moments de suspenses admirablement et annonçant le mal.
L’acide ronge les dame-jeannes (dans tous les sens du terme) et pourraient faire disparaitre bien des corps. Si tant est que la police, tout aussi rongée par la corruption, ne mette pas son nez là ou il ne faudrait pas ….

Les fantômes du passé

Le bât blesse, l’hypocrisie s’installe et l’on s’insurge que le film ait été interdit pour irrévérence religieuse et désaccord idéologique, parce qu’il souligne un comportement féminin inadmissible pour le patriarcat persan et surtout car Haji Amou, cet ancien orfèvre à l’éthique controversée, ne peut décemment pas agir contre la Charia ainsi qu’il le fait, comme le précise Les 3 premiers versets de la sourate 102 du Coran qui ouvre le récit et qui condamnent impunément la course à la richesse.

Conflits, fortune, religion, meurtres, mettent en relief les errances modernistes criantes d’Aslani qui éclatent par tous les pores de la pellicule, éclaboussant par là même le spectateur de cette dualité constante et pénétrante en essayant d’étouffer les fantômes du passé.

A travers cette narration familiale, c’est tout l’Iran qui est lui-même emprisonné dans son histoire et son contexte culturel : c’est sur un plan de fin magistral, accompagné par la complainte d’un muezzin, que Kanizak ferme enfin ce chapitre en ouvrant grand les portes de la propriété, jetant un dernier regard à ce qui fut, comme l’histoire qui clôt le chapitre de la monarchie et ouvre les bras à un « renouveau » toujours plus conservatiste.
Elle se retourne, comme pour contempler une toute dernière fois cette gloire déchue qu’elle n’a pu que toucher du doigt, et s’enfuit dans le petit matin, sans plus jamais se retourner, laissant derrière elle les braises d’un monde putride, sur lesquels un vent malsain est toujours en train de souffler…

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