« Médée » réalisé par Pier Paolo Pasolini : Critique et Test Blu-Ray

Médée est la fille du roi de l’île de Colchide. Jason, à la tête des Argonautes, débarque sur l’île pour s’emparer de la Toison d’or. Médée s’éprend de Jason et, grâce à ses dons de magicienne, parvient à obtenir le trophée. Après avoir tué le frère de Médée qui s’opposait à leur départ, Médée et Jason vivent d’heureuses années à Iolchos, puis à Corinthe. Jusqu’au jour où Jason tombe amoureux de Glauce, la fille du roi de Corinthe, Créon.

Réalisateur : Pier Paolo Pasolini
Acteurs :  Maria Callas, Massimo Girotti
Genre : Tragédie, Drame
Pays : Italie
Durée : 110 minutes
Date de sortie : 
1969 (salles)
6 juin 2023 (Blu-Ray)

« Ce que les dieux ont décidé, que l’homme n’essaie pas de le comprendre. » — Euripide

Il est rare de voir une œuvre cinématographique porter aussi profondément en elle les tensions fondamentales entre deux visions du monde.
Médée de Pier Paolo Pasolini (1969) ne se contente pas de revisiter le mythe d’Euripide. Il le déconstruit et le recompose comme une réflexion puissante sur la perte du sacré, la désintégration des rites et l’exil identitaire.

Le film s’inscrit dans une période charnière de la filmographie de Pasolini.
Après ses fictions réalistes romaines et avant sa trilogie de la vie, Médée, avec Œdipe Roi et Notes pour une Orestie africaine, constitue une “trilogie mythique” dans laquelle le cinéaste s’éloigne de la représentation sociale pour interroger la structure anthropologique et symbolique des récits fondateurs.
C’est aussi un moment de crise pour Pasolini, qui voit dans l’avènement de la modernité capitaliste une destruction irréversible des systèmes symboliques et des formes de vie archaïques.

Ici, cette tension est incarnée dans l’opposition radicale entre deux mondes : celui de la Colchide, où règne un ordre magique, rituel et sacré, et celui de la Grèce, espace rationnel, politique, tourné vers la conquête et l’exploitation. Médée, en trahissant son monde pour Jason, accomplit une traversée tragique : elle devient étrangère à tout. Rejetée par l’homme qu’elle aime, mais surtout déracinée de son ordre symbolique d’origine, elle incarne le destin de celles et ceux que la modernité exclut, désacralise, réduit au silence.

Pasolini ne filme pas la mythologie, il filme le mythe comme matrice anthropologique. Il donne au temps une texture archéologique : les décors arides, les visages hiératiques, les silences lourds de sens créent une matière filmique dense, presque minérale. Chaque image devient une stèle. Le langage visuel remplace le discours. En cela, Pasolini rejoint les travaux de Mircea Eliade sur le sacré et le profane : Médée incarne le dernier souffle d’un monde où chaque geste avait un sens cosmique.

La radicalité esthétique du film, souvent jugée hermétique, est précisément ce qui en fait sa valeur. Il ne s’agit pas de “comprendre” Médée au sens narratif ou psychologique, mais de s’y confronter comme à un rituel. Comme l’écrit Georges Didi-Huberman, « voir, ce n’est pas comprendre : c’est résister à la transparence. » Le film résiste à nos attentes modernes. Il nous oblige à regarder ce que nous avons désappris à voir.

Maria Callas, dans le rôle-titre, devient la figure totémique de cette étrangeté radicale. Elle ne joue pas. Elle incarne. Son silence est plus éloquent que n’importe quel dialogue. Elle est l’image même de la dépossession. De la femme sacrée devenue illisible dans un monde profane.

Ce film me bouleverse car il ne propose aucune conciliation. Il ne cherche pas à atténuer la violence du mythe, ni à en tirer un discours moralisateur. Il expose, dans toute sa crudité, la fracture entre deux humanités : celle du sacré et celle de la raison instrumentale. Médée ne tue pas par cruauté. Elle détruit ce que le monde lui a donné, car ce monde a trahi tout ce qu’elle était. C’est un acte de désespoir, mais aussi un geste politique, un rejet absolu de l’assimilation.

En tant que spectatrice, ce film me touche dans ce qu’il révèle d’essentiel : notre éloignement progressif des formes symboliques qui donnent sens à l’existence. Médée n’est pas une œuvre à aimer pour sa beauté ou son plaisir esthétique. C’est un film à ressentir, à affronter. Il interroge, dérange, fascine. Et dans un cinéma contemporain souvent désenchanté, il demeure une expérience rare, presque nécessaire.

Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray

Image :

Le master HD que propose Carlotta est pour le moins solide et assure de belles dynamiques dans ses contrastes.
La proposition parvient à saisir les textures et environnements, des déserts aux palais, des étendues maritimes aux grottes immémoriales.
L’aspect général conserve la patine argentique et ne souffre que peu des travaux modernes.
Le niveau de détails est de bonne facture, bien qu’éloigné de certains sommets actuels. C’est la limite de cette restauration 2K qui aurait très largement mérité un master 4K.

L’étalonnage tire vers des teintes chaudes, solaires, qui vont très justement à Médée.

Note : 7.5 sur 10.

Son :

Bien qu’assez plat dans son mix général, ne jouant pas de dynamiques et n’hypnotisant pas par les chants, le master son est assez bien équilibré, laissant respirer chaque fréquence offrant une belle lisibilité et s’extirpant avec souplesse des carcans du temps.
Aucune saturation à relever.

Note : 7 sur 10.

Suppléments :

Carlotta pour l’édition de Médée offre une belle liste de suppléments permettant de prolonger à merveille le regard pasolinien :

  • LE MYTHE DE MÉDÉE ET JASON (6 mn)
    Ou l’historique de l’une des légendes les plus fascinantes de la mythologie grecque…
  • MÉDÉE PASSION, SOUVENIRS D’UN TOURNAGE (30 mn)
    Un documentaire comprenant des images d’archives en Super 8, des photos de plateau jamais vues et des interviews de nombreux collaborateurs du film : les acteurs Laurent Terzieff et Giuseppe Gentile, le chef-opérateur Ennio Guernieri, le chef-décorateur Dante Ferretti, le responsable des costumes Piero Tosi, le photographe de plateau Mario Tursi.
  • MÉDÉE, LE CHOC DES CULTURES (12 mn)
    Entretien avec Christophe Mileschi, traducteur et auteur de la préface du livre Médée de Pier Paolo Pasolini.
  • « VISIONS DE LA MÉDÉE » (27 mn)
    Une vingtaine de « visions » (lectures de texte) de Pasolini disséminées dans le film, éclaircissant le mythe de Médée et Jason, complétant certains passages du film, apportant des informations sur le travail de Pasolini.
  • SCÈNES COUPÉES (35 mn)
    Une dizaine de scènes supprimées par Pasolini lors du montage : sacrifices en Colchide, rites religieux, visions de l’enfance de Jason, rêves de Médée et fuite sur le char doré…
  • BANDE-ANNONCE ORIGINALE (HD)
  • BANDE-ANNONCE : « ÉVÉNEMENT PASOLINI 100 ANS ! – PARTIE 2 » (HD)

Note : 8 sur 10.


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