« Parking » réalisé par Chung Mong-Hong : Critique

C’est le jour de la fête des mères à Taipei. Chen Mo a pris rendez-vous avec sa femme pour un dîner, avec l’espoir de renouer leurs liens distendus. Mais, il trouve sa voiture bloquée par une autre garée en double file après l’achat d’un gâteau.

Réalisateur : Chung Mong-Hong
Acteurs :  Chen Chang, Guey Lun-mei
Genre : Drame
Pays : Taïwan
Durée : 112 minutes
Date de sortie : 2008 (salles)

« Nous habitons tous des ruines intérieures. » — Pascal Quignard

Il arrive parfois qu’un film, discret, presque effacé dans les marges du cinéma mondial, s’impose à vous comme une douce persistance rétinienne.
Parking du Taïwanais Chung Mong-Hong, présenté à Un certain regard à Cannes en 2008, fait partie de ces œuvres qui se glissent dans les failles de la nuit, s’y installent sans fracas, et laissent en nous des images comme des murmures oubliés.

Réalisateur prolifique dans le monde de la publicité, Chung Mong-Hong signe avec Parking son premier long-métrage de fiction. Un film resserré dans l’espace-temps d’une seule nuit, à Taipei. Une nuit comme un labyrinthe, un huis clos urbain, où Chen Mo (incarné par le magnétique Chang Chen) cherche désespérément le propriétaire d’un véhicule bloquant le sien.
Cet incident trivial devient alors le point de départ d’une errance surréaliste à travers un immeuble aux habitants aussi absents que déroutants, chacun semblant porter le poids d’un monde intérieur que la ville a figé dans l’attente.

Dans sa structure, Parking évoque un conte moderne, une descente douce dans le ventre de la ville. L’immeuble devient un théâtre vertical de l’âme taïwanaise contemporaine. Le film se construit comme un assemblage de tableaux vivants, parfois poétiques, parfois grotesques, toujours marqués par un sentiment de vacuité existentielle.
On pense à After Hours de Scorsese, ou à Fallen Angels de Wong Kar-wai — cette idée que la nuit révèle autre chose, une géographie de la solitude à peine éclairée par les néons.

D’un point de vue symbolique, le film agit comme une métaphore du blocage affectif, d’un empêchement intérieur qui n’a rien à voir avec une simple voiture mal garée.
La voiture de Chen Mo est le lieu du départ, de la décision d’aller vers l’autre — sa femme — mais aussi du constat d’une immobilité sourde. Taipei, ici, ne respire pas : elle se fige, se referme comme un piège doux. Chaque rencontre devient un miroir déformant de la vie de Chen Mo, une variation autour du couple, de la perte, de l’illusion, de la famille éclatée.

Si certains ont reproché à Parking son manque d’originalité ou sa structure chaotique, c’est peut-être qu’ils ont vu en lui un récit linéaire là où il faut lire une rêverie.
Chung ne raconte pas une histoire : il explore un état, celui d’un homme dont le monde intime s’effondre, qui erre dans une ville devenue une métaphore de sa psyché morcelée. Le désordre n’est pas accidentel, il est volontairement dissonant, à l’image de cette modernité urbaine qui décompose les liens sociaux et affectifs.

La mise en scène, inspirée des grandes figures du cinéma taïwanais — Hou Hsiao-Hsien, Tsai Ming-Liang — déploie une temporalité étirée, flottante, où l’image devient parfois plus importante que le mot. Les cadres sont soignés, presque picturaux, et la ville apparaît tantôt réelle, tantôt fantasmée, comme un espace mental.

Dans Parking, Chung Mong-Hong filme la nuit comme une mémoire, un rêve éveillé où le passé remonte par bribes, où chaque porte qu’on pousse révèle non pas une solution, mais une question plus ancienne. Ce n’est pas un film à résoudre, mais un film à ressentir, à traverser.

Ce que j’admire, chez ce réalisateur, c’est cette capacité à faire du trivial un territoire sacré. Il transforme une impasse en rite de passage. Il filme l’attente, non pas comme une perte de temps, mais comme un espace d’apparition du réel. On pense à Tsai Ming-liang, évidemment, mais aussi à Antonioni ou à Wong Kar-wai : des cinéastes pour qui la ville est un miroir de l’âme.

Parking m’a rappelé que le cinéma peut être simple et profond, lent mais intense, mystérieux mais humain. C’est un film qui touche doucement, mais qui laisse une trace vive. Une œuvre rare, précieuse, qui mérite qu’on s’y attarde — pour ne pas oublier ce qu’on devient, quand on ne fait plus que passer.

Car parfois, ce qui nous empêche d’avancer n’est pas dehors, mais dedans. Et il faut traverser la nuit pour se le rappeler.

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