« Partir Un Jour » réalisé par Amélie Bonnin : Critique

Alors que Cécile s’apprête à réaliser son rêve, ouvrir son propre restaurant gastronomique, elle doit rentrer dans le village de son enfance à la suite de l’infarctus de son père. Loin de l’agitation parisienne, elle recroise son amour de jeunesse. Ses souvenirs ressurgissent et ses certitudes vacillent…

Réalisateur : Amélie Bonnin
Acteurs :  Juliette Armanet, Bastien Bouillon
Genre : Comédie Musicale
Pays : France
Durée : 96 minutes
Date de sortie : 
13 mai 2025 (salles)

De manière assez inattendue et à des années lumières de ce que je peux bien écouter, il y a de cela désormais sept ans, je suis tombé amoureux de la musique de Juliette Armanet.
Dans une salle de réunion, un collègue écoutait de la musique depuis son téléphone. L’appareil crachait un son saturé et déformé, et pourtant, L’Indien me transperça.
Depuis lors, je suis de manière plus ou moins proche la carrière d’Armanet, passée des salles des fêtes à Bercy, le temps d’une projection de flamme.
Alors qu’elle ne fut pas ma surprise, et mon enthousiasme, de découvrir qu’au-delà d’une voix, l’artiste allait devenir un visage, un corps, une projection de cinéma, dans le cadre d’un court-métrage, Partir Un Jour, réalisé par une jeune cinéaste, encore inconnue, Amélie Bonnin.

La proposition contait le retour à la maison familiale, durant un week-end, d’un jeune homme, Julien, devenu auteur à succès à la capitale, et futur père de famille, pour prêter main forte à ses parents pour leur déménagement.
Sur place, l’enfance, l’adolescence et le présent se brouillent, les souvenirs l’envahisse.
Au détour d’un passage au supermarché, il croise son amour de jeunesse, celui qu’il n’a jamais osé avouer.
La jeune femme, Caroline, elle, est enceinte.
Leurs existences en sont à des situations connexes, entre espoir et désillusion, de héros d’une vie à parents.
Ils se donnent rendez-vous, le soir-même, pour boire un verre.
Ils se livrent l’un à l’autre, imaginent ce que la vie aurait pu être, entre gorge nouée, chants et rires.

Partir Un Jour, tantôt mélancolique, tantôt comique, interrogeait sur les rendez-vous manqués, les trajectoires de vie et les non-choix qui deviennent sentiers existentiels.
Une histoire au carrefour des vies où Bastien Bouillon et Juliette Armanet formaient un duo particulièrement magnétique dépassant quelques raccourcis narratifs mais avec un traitement émotionnel particulièrement juste.

Amélie Bonnin, avec ce court-métrage datant de 2021, était parvenue à atteindre les plus hautes sphères remportant le César du meilleur court-métrage de fiction en 2023.
La proposition aux accents de comédie musicale fait d’interrogations existentielles au virage de la trentaine ne s’est alors pas arrêté en si bon chemin car pour ce Festival De Cannes 2025, la cinéaste propose une version alternative sous forme de long-métrage, le tout, en ouverture de la manifestation.

Dans cette nouvelle mouture, Caroline ici Cécile, est cheffe dans un restaurant de renom et retourne à la campagne dans la maison familiale.
Au village, elle rencontre Julien, devenu Raphaël, son amour de jeunesse, celui qui n’a jamais véritablement mûri.
Les rôles sont redistribués, l’amour est toujours là, Amélie Bonnin s’engage dans une réflexion délicate et plus développée que son coup d’essai, sur les histoires suspendues, perdues mais jamais oubliées.

Il s’agit d’un premier long-métrage particulièrement touchant et maîtrisé où la cinéaste prolonge les motifs établis pour le court-métrage afin de concevoir son propre langage de cinéma, une comédie moderne, aux accents dramatiques et aux maux libérés par les mélodies chantées, celles de parcours, de générations, qui avaient oublié de s’écouter.
Amélie Bonnin forme alors une comédie musicale d’une justesse charmante, où les voix élancées sont capturées en temps réel, contenant une force émotionnel déstabilisante, soulevant les âmes trop longtemps retenues dans le silence.
Par la parole chantée, de Dalida à K-Maro en passant par Céline Dion et Claude Nougaro, les mots impossibles deviennent tirades, secrets susurrés, poèmes traversants.
La place de la comédie musicale n’est plus seulement artifice, ici, elle est pièce centrale, pivot sur lequel toute la narration repose.

Mais attention, l’usage de la chansonnette est assez astucieux, épuré, esquive la redite type Jacques Demy et ne s’embarasse de tout le farda à l’américaine, non, ici, il y a quelque chose de l’ordre de la parole suspendue, le temps d’un sentiment, d’une émotion, d’une fulgurance.
Un éclair foudroyant qui rappelle non pas le cinéma hexagonal mais bien plus le tempérament de la comédie dramatique québécoise type Monia Chokri, et ce dans de nombreuses dimensions, allant du soin de la photographie, ses teintes chaudes et son grain organique, au jeu d’acteurs.

En parlant d’acteurs et d’interprétations, il est également nécessaire de soulever l’autre socle qui apporte tout son charme à la proposition : son casting.
Par-delà son duo de coeur enivrant, et déjà culte, constitué par Juliette Armanet et Bastien Bouillon, la galerie de personnages secondaires est également d’une profondeur stupéfiante.
Amélie Bonnin est parvenue à structurer des personnages complexes et réalistes qui dans l’économie du verbe et une fine orchestration des corps, des regards, des gestes, parviennent à insuffler plus qu’un sentiment de vie, mais une impression surprenante de réalité.
La romance impossible qui se joue sous nos mirettes déborde du cadre et devient un champ du possible, une lumière qui ne se fait jamais dévorer par ses ténèbres et porte le public progressivement au cœur d’une intrigue qui sait investir le regard spectateur, l’interroger et le faire vibrer.

Partir Un Jour, sans être un grand film, mais ayant ses chances de devenir une petite référence populaire, est l’acte de création qui porte sur le devant de la toile une cinéaste bourrée d’idées et de talent ainsi que des acteurs, Juliette Armanet en tête, d’un magnétisme tout aussi maladroit que terriblement vrai. La vie, quoi.
Depuis la fenêtre du camion, qui relie la campagne à la capitale, une trajectoire se trace, celle d’une position stable, faite de certitudes qui sont balayées par un paysage qui défile.
Une histoire d’existences enchevêtrées, d’amour, de peur et d’imprévus.
Une petite histoire de cinéma qui risque pourtant bien de s’enfoncer dans nos coeurs à la manière d’un film-pansement, celui qui saura consoler face aux vertiges des regrets et histoires suspendues.

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