« Magellan » réalisé par Lav Diaz : Critique

Magellan, navigateur portugais épris de liberté, se rebelle contre l’autorité du Roi qui refuse de soutenir ses rêves d’exploration. Porté par une soif insatiable de découvrir les confins du monde, il convainc la Couronne espagnole de financer une expédition audacieuse vers les terres mythiques de l’Est. Mais le voyage se transforme en un périple éprouvant : la faim, les tempêtes et les mutineries mettent l’équipage à genoux.

Réalisateur : Lav Diaz
Acteurs :  Gael García Bernal, Roger Alan Koza, Dario Yazbek Bernal
Genre : Drame Historique
Pays : Philippines, Espagne , Portugal
Durée : 156 minutes
Date de sortie : 
18 mai 2025 (Festival De Cannes / Cannes Premiere)

S’il n’y avait qu’une seule séance à laquelle je devais impérativement assister au Festival De Cannes 2025, il s’agit bien de celle de Magellan réalisé par Lav Diaz.
Comme vous avez pu le constater, avec le temps, le cinéma du cinéaste philippin est régulièrement venu parcourir les articles estampillés Kino Wombat, qu’il s’agisse d’articles autour de ses films ou d’allusions éclairs dans d’autres essais critiques.
Lav Diaz est à mes yeux, le cinéaste le plus cher à mon coeur.
Un artiste qui a su m’ouvrir de nouvelles de perception en matière de formes et de récits, un grand nom aux côtés de réalisateurs modernes tels que Wang Bing, Albert Serra, Nuri Bilge Ceylan, Apichatpong Weerasethakul ou encore Andrei Zviaguintsev.
Des cinéastes empruntant des sentiers oubliés, oeuvrant pour continuellement créer en dehors du cadre, par-delà les académismes, réinventant de par un regard intime et personnel toute une grammaire du cinématographe.

Lav Diaz, quant à lui, s’est élancé depuis près de deux décennies dans une fresque sur l’histoire des Philippines, film après films, portée par des créatios dépassant parfois les dix heures de durée.
En vingt ans, et tout autant de réalisations tournées, Lav Diaz a apporté des images, a élevé un récit national par le prisme du peuple, pour un pays qui n’a eu de cesse de se faire destituer de sa souveraineté, entre colonialismes et dictatures financées par l’étranger.
C’est donc sans moyen, caméra mini-DV à la main, que le Diaz s’est fait une réputation de cinéaste lo-fi particulièrement exigeant, enchaînant des plans-séquences à la durée conséquente et au traitement noir et blanc saturé.

Aujourd’hui acclamé par les plus grands festivals de cinéma, lauréat d’un Lion D’Or pour Une Femme Qui Est Partie, Lav Diaz retrouve La Croisette, après une sélection à Un Certain Regard pour Norte en 2013 et une présentation à La Quinzaine Des Réalisateurs de Halte en 2019.
Un retour tristement célébré avec d’une part une sélection hors compétition, Cannes Première, et un créneau horaire assez roublard pour du Slow Cinéma, 22h30 pour un film avoisinant les trois heures.

Pour la première fois depuis plus d’une décennie, Lav Diaz quitte son emblématique noir et blanc et retrouve une photographie couleur mais pas n’importe laquelle…
Magellan, qui conte le parcours du grand explorateur portugais de son passage à Malacca en Malaise à sa mort sur une plage des Philippines en passant par son entre-expédition sur le continent européen, est le fruit d’une collaboration aussi inattendue que monumentale en découvrant Albert Serra à la production mais surtout Artur Tort en tant que directeur de la photographie, déjà connu pour son travail sur Liberté, Pacifiction ou encore Tardes De Soledad.

Ici naît pour la première fois le regard de Lav Diaz derrière un personnage historique occidental, et pour cela, la collaboration avec Serra et Tort va apporter le juste écrin pour témoigner du souffle de terreur que provoque l’arrivée des occidentaux en Asie, de la Malaisie aux Philippines.
L’image est sublime, des enchaînements de cathédrales visuelles, faisant du moindre élément un vertigineux abysse.
Des magnétiques terres vierges des Philippines, ses locaux et sociétés, aux monumentales architectures portugaises, ses lourdes pierres en front de mer et ses cloîtrés.

Le geste du cinéaste, son format académique, ses plans fixes et son rapport au mouvement dans le cadre sont inchangés et pourtant le sentiment d’un raz-de-marée est omniprésent, l’arrivée d’un colosse, traversant les océans, à l’appétit de conquête irrépréssible.
L’économie de mots laisse le photogramme glisser ses secrets, entre observation et contemplation, au rythme de l’avancée de l’expédition et de l’élévation de charniers, Lav Diaz parvient tout autant à saisir la frénésie des explorateurs que le caractère résistant des autochtones.
En tissant plusieurs lieux et communautés, entre locaux asservis et peuplades résitantes, le cinéaste philippin offre un aperçu des méthodes par lesquelles les colons espagnols vont venir à bout de l’archipel et asseoir leur suprématie en quelques décennies.

Il s’agit très certainement du film de Lav Diaz le plus cru, et ce même après avoir réalisé de grandes oeuvres à la violence latente et transperçante qu’il s’agisse de la cloture de Death In The Land Of Encantos ou encore Season Of The Devil.
Avec Magellan, il entasse les cadavres, observe les corps pourrir jusqu’à tapir le cadre et travaille la chair en la mutilant, en la mutinant.

L’objet du voyage pousse à démystifier cet explorateur de légende, géant intouchable dans l’histoire européenne et trouver la balance faisant glisser Fernand Magellan d’idéaliste et rêveur, homme de sciences, à oppresseur et chef de guerre barbare, homme de Dieu.

De cet affrontement constant, de cette épée de Damoclès qui ne cesse de planer, la proposition parvient à extraire à la fois un grand film sur l’amorce des nouvelles colonies, entre massacres et évangélisation, mais également une vision foudroyante sur Magellan, titan monstrueux, et terriblement humain, touchant malgré ses actes.
Gael Garcia Bernal parvient à tenir toute la puissance et l’ambiguité du rôle, entre doutes intimes et colosse chef d’expédition.

Le voyage s’envole, porte l’esprit vers des territoires qui touchent au sublime dès lors que l’individu s’ouvre à un mysticisme nécessaire pour accepter l’inacceptable, l’horreur brute, une fenêtre intérieure traversée de fantômes, plus ou moins proches, faite des êtres aimés à tout un peuple qui ruisselle dans les veines.

Magellan est immense. Magellan est possiblement le plus grand film de 2025.
Il s’agit de la plus belle oeuvre plastique de Lav Diaz, grâce à la participation d’Artur Tort et Albert Serra assurément, mais aussi de la pièce maîtresse de sa toile de maître qu’il s’évertue à développer avec génie depuis plus de 20 ans. Ici commence l’enfer philippin.
Ici commence l’oppression occidentale, amorce de quatre siècles de colonisation espagnole, cinq décennies de colonisation amércaine, une poignée d’années sous occupation japonaise et le fracas d’enchevêtrements de dictatures financées de manières plus ou moins lointaine par l’ancien oppresseur états-uniens.

Le geste est sûr, méticuleusement mesuré, justement interprété.
Un monument de cinéma est né.

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Voyages singuliers, parfois intimes, d’autres fois outranciers, souvent vibratoires et hypnotiques.
De Terrence Malick à Lucio Fulci et Wang Bing, en passant par Jacques Rivette, Tobe Hooper, Nuri Bilge Ceylan, Agnès Varda, Lav Diaz ou encore Tsai Ming-Liang, laissez-vous porter par de nouveaux horizons, la rétine éberluée.

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