« Eddington » réalisé par Ari Aster : Critique

Mai 2020 à Eddington, petite ville du Nouveau Mexique, la confrontation entre le shérif et le maire met le feu aux poudres en montant les habitants les uns contre les autres.

Réalisateur : Ari Aster
Acteurs :  Joaquin Phoenix, Pedro Pascal, Emma Stone, Austin Butler
Genre : Farce
Pays : Etats-Unis
Durée : 148 minutes
Date de sortie : 
16 juillet 2025

L’arrivée d’Ari Aster, en compétition, au Festival De Cannes, est un véritable petit tremblement sur la scène du cinéma mondial affichant tout à la fois de nouvelles têtes « pensantes » du cinéma états-uniens mais aussi sortant de la cave toute une tradition d’un cinéma turbulent trop souvent écarté, moqué, évité.

Faisant partie de ce nouvel élan US en matière de fantastique, aux côtés de Jordan Peele et Robert Eggers, Ari Aster a su se faire une place à travers une revisite des horizons égarés du cinéma mondial, à savoir entre autre le cinéma de possession, avec Hérédité, et le film à tendance Folk Horror, du côté de Midsommar.
Une filmographie qui ouvrait la réflexion sur les fractures et blessures familiales béantes, signature qu’il appuiera jusqu’à la fascinante boursouflure qu’est Beau Is Afraid, aussi ridicule qu’obsédante.

Néanmoins, contrairement à ses comparses fous de fantastique, le gai luron a depuis son précédent long-métrage tracé la tangente s’enfonçant dans un magma cinématographique sociétal et psychologique, travaillant les gouffre intimes de ses protagonistes, à travers des lectures freudiennes de comptoir, dans un pays en plein écroulement.
Avec Beau Is Afraid, Aster invitait à autopsier l’histoire des Etats-Unis par le prisme d’un homme névrosé et terrifié par le monde, devant traverser les Etats-Unis pour assister à l’enterrement de sa mère avec laquelle il entretenait une curieuse relation, celle d’un petit garçon opprimé n’ayant jamais opéré sa révolution.

Eddington, sa nouvelle création, s’intéresse à des lectures connexes à ce curieux Beau Is Afraid : analyser et sonder le monstre états-uniens, cette fois-ci à l’ère Covid.
Dans une bourgade reculée, en mars 2020, le shérif et le maire d’Eddington s’affrontent concernant les mesures à respecter, ou non, dans le cadre de la crise sanitaire.
Des dissensions qui poussent le chef de la police à se présenter aux prochaines élections municipales transformant le patelin en duel au soleil, en plein far west.
En périphérie des desseins conspirationnistes s’élèvent, Black Lives Matters éclate, les réserves indiennes grondent, les médias ne cessent de se contredire et les réseaux sociaux sont devenus des médias de lutte incendiaires pour la jeunesse. Ces différents canaux s’alimentent, s’opposent.
Eddington va alors devenir le pôle vers lequel toutes les problématiques du pays vont converger.

Après la petite réussite qu’était Beau Is Afraid, son douteux Midsommar et son curieux Hérédité, qu’en est-il donc d’Ari Aster pour sa première cannoise ?

Eddington en reprenant la période du covid après des mois de tempêtes médiatiques nauséeuses, et d’hystéries collectives, tente un coup d’essai acide sur l’errance de la population des Etats-Unis et son système idiocratique.
Ari Aster s’amuse à tisser tout un réseau à travers la petite ville du film, à structurer des personnages absurdes pour sa farce, mais ici tout n’est qu’artifice, artifice tombant, gravité qui ôte le masque que porte le réalisateur depuis des années, celui d’un auteur particulièrement présomptueux, qui souhaite se faire passer pour plus malin qu’il ne l’est.
Cependant, cette foi-ci, la mayonnaise ne prend pas.

Le cinéaste n’ouvre pas la réflexion, il pénètre dans une lecture compilatoire de son pays, à la manière d’une chaîne d’information. Il ne s’agit pas d’un enfant terrible mais d’un enfant de la télé.

Ari Aster grapille de partout, se veut subversif, et conscient d’un enfer que nous avons tous parcouru, en allumant simplement la boîte à lobotomie, notre poste de télévision.
Sa lecture du monde, des réseaux, est tristement dépassée, Aster essaie de capturer un monde qui a déjà une génération d’avance sur lui et où le guignolesque, le gag à base de memes, reste sa dernière branche.
On rit jaune, on regarde la montre, la caricature devient gênante de par son caractère générique ne prenant jamais le risque de plonger dans le bouillon pour développer les ressentis personnels du cinéaste. Aster ne se mouille jamais.
Ici, il n’y a que vitrine, celle d’un cinéma mercatile, oups j’ai dit cinéma… d’une vidéo mercatile ou oubliable, un triste consommable destiné à devenir déchet, situation assez similaire au cas d’école Kinds Of Kindness de Yorgos Lanthimos, fausse subversion pour public écervelé.

Les acteurs, eux, sont on ne peut plus représentatif de l’entreprise, cirque ressemblant au cinéma comique des frères Coen, jouant la copie sans jamais trouver la singularité de leur personnage, surement faute à une écriture où les trois quarts des protagonistes sont tertiaires, sacrifiables et n’ayant pas connu de processus d’écriture à l’exception de leur façade de la part de leur créateur.
Joaquin Phoenix et Pedro Pascal assurent le show, c’est grotesque mais cela parvient à tirer sur les zygomatiques. C’est déjà ça.

Et si finalement, la forteresse Ari Aster n’était qu’une fondation ne tenant que par l’esthétique forgée par le directeur de la photographie Pawel Pogorzelski, au rang des absents de ce Eddington, ici portée par une image vidée de sa matière sous la houlette d’un Darius Kondji, géant de la photographie, qui semble aussi perdu que nous face à ce brasier dans lequel se jette Aster avec un air condescendant.

Eddington risque d’être une sacrée douche froide, une levée de masque pour un cinéaste qui s’est souvent caché derrière la réinvention de grands mouvements du cinéma américain, et qui, ici, dans son approche du western se révèle encore plus générique et pompeux que par le passé.
Cette fois-ci, on perçoit les ficelles du marionnettiste et l’illusion ne prend plus.
Du cinéma états-uniens dévoré par sa perte de sens, d’humanité. L’angoisse.

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