« Life Of Chuck » réalisé par Mike Flanagan : Critique

Synopsis : La vie extraordinaire d’un homme ordinaire racontée en trois chapitres. Merci Chuck !

Réalisateur : Mike Flanagan
Acteurs :  Tom Hiddleston, Chiwetel Ejiofor, Karen Gillan, Jacob Tremblay, Mark Hamill
Genre : Drame, Fantastique
Pays : Etats-Unis
Durée : 110 minutes
Date de sortie : 11 juin 2025 (salles)

Venez assister à la plus belle anomalie de 2025.
Celle d’un réalisateur estampillé Netflix, un rare, si ce n’est unique cinéaste faire-valoir de la plateforme, parvenant à sortir des griffes de l’usine-mère, Mike Flanagan, créateur de The Haunting Of Hill House et The Haunting Of Bly Manor.

Avec Life Of Chuck, le cinéaste adapte à nouveau un écrit de Stephen King après Doctor Sleep, une grande réussite, et Jessie, une sombre ânerie. Le voyage en présence marque donc le retour de Flanagan dans les salles obscures, un véritable mirage.
Ici, contrairement à ce que Flanagan nous avait habitué, il n’est aucunement question d’horreur mais de fantastique, poésie du réel, croisant les expériences et souvenirs qui font de l’individu un univers, une forme d’infini.

Le monde s’effondre, la Californie s’est détachée de la côte Ouest, internet s’évapore, les liaisons radiophoniques s’éclipsent, l’humain se retrouve alors seul face au temps, face à son gouffre, celui creusé lors de longues années d’hypnoses dans les artifices technologiques et numériques.
La fin des temps est là.
Pourtant, et malgré les coupures de courant, un visage ne cesse de s’immiscer, publicité nauséeuse : Chuck Krantz, la promesse d’une vie merveilleuse.

En remontant perpétuellement le temps, Flanagan accompagne le regard spectateur de la disparition du cosmos à la célébration des constellations intimes.
Il est alors question d’une invitation, celle de passer d’une impasse collective à la réinvention de l’univers par le foisonnement d’une vie, par la reconnaissance de l’éco-système que tout un chacun représente, par la mémoire, l’échange pour porter une certaine éternité.
Se soulève alors une chaîne réflexive autour de l’humanité, son évolution et l’élèvement de sa société impasse, monde fait d’individualisme, de consommation et de confrontation.
De grâce, Flanagan, bien que dessinant les précipices, oeuvre à l’apesanteur, convoque la maladie, la mort et le surnaturel, pour unir, faire du miroir, de l’au-delà, un sentier vers l’harmonie et non plus un vertige.

En tant qu’enfant des vidéo-clubs et cinéphile états-uniens averti, Flanagan ne construit pas son récit sur les temples de la dualité, ceux des pistoleros, des bandits et du sheriff.
Non, Flanagan ressuscite un songe suranné, aux couleurs éclatantes.
Il réinvente une illusion, celle de la comédie musicale, de la chorégraphie mais aussi de l’improvisation, celle des mariages impossibles mais des esprit libres quelque part entre West Side Story, All That Jazz ou encore Chantons Sous La Pluie.

Les face-à-face deviennent unions, le réalisateur déjoue les impasses de décennies boiteuses d’affrontements entre le bien et le mal inhérents au cinéma US et évite également le piège de la bienveillance mielleuse à tendance évangéliste.
Il y a l’apparition d’un geste de cinéma populaire qui tente, et réussit, à entrer en contact avec le spectateur jusqu’à créer un dialogue entre les expériences des personnages et les échos provoqués dans l’esprit derrière l’oeil qui regarde, le spectateur.

Les champs de force s’opposent et Flanagan saisit l’espace énergétique entre les deux projections, un monde suspendu, résistant et résilient, notre réalité.

La proposition s’installe dans un étrange créneau entre Interstellar et Forrest Gump, entre questionnements cosmiques et éveil à une humanité oubliée.
Le grand écart est conséquent, les deux références douteuses, pour notre part, et pourtant Life Of Chuck prend le meilleur de ces deux mondes pour bâtir son architecture philosophique.
Flanagan y distille une charmante pensée, bien que parfois trop lisse et peu nuancée, celle de la nécessité de s’affranchir de la réflexion, celle qui empêche d’oser s’accomplir par peur du regard d’autrui, pour sonder le rythme intime, celui par lequel le corps et l’âme de chacun se rencontrent pour révéler notre lueur la plus personnelle, notre cadeau au monde.

Tom Hiddleston est touchant, profondément émouvant, et se défait de ses artifices habituels. Il retrouve la justesse magnétique qu’il avait dans All Lovers Left Alive de Jarmusch ou encore dans Archipelago de Joanna Hogg.
Il y a autant de simplicité que de liberté et c’est cette interprétation qui résonne avec la structure flottante du film, pourtant extrêmement narrative, que la beauté émane.
Mais il n’est pas le seul car chaque acteur passant devant la caméra trouve cette curieuse dynamique qu’il s’agisse de Karen Gillan, Chiwetel Ejiofor, Jacob Tremblay ou encore Mia Sara.
Le plus impressionnant dans tout cela est que même le navrant Mark Hamill parvient ici à rayonner.

Nous sommes le fruit de la multitude d’expériences et rencontres faites, nous sommes la mémoire et la promesse d’un infini, faut-il encore parvenir à s’émanciper des réseaux toxiques, entre technologies roublardes et hypnoses numériques, qui font de nos quotidiens des précipices de solitude, des couloirs pour oublier notre humanité.
Une dimension que Mike Flanagan a compris, faisant un doigt d’honneur aux insupportables multivers, ne se prenant pas les pieds dans un carcan moraliste, pour esquisser la silhouette d’un rêve évanescent, une vision qui se portera d’une âme à une autre jusqu’à l’émerveillement par l’inconscient collectif.
De l’imaginaire des uns, le monde tout entier peut se réinventer.

Quatrième adaptation d’un écrit de Stephen King pour le cinéaste états-uniens, une nouvelle réussite, sa plus grande, d’ailleurs, qui vient se greffer à la liste des rares adaptations réussies du plus célèbre auteur fantastique au monde, à savoir : Carrie, Stand By Me, Salem’s Lot, Christine ou encore Coeurs Perdus En Atlantide.

Life Of Chuck est une anomalie, tout comme Mike Flanagan, une faille qui soigne au coeur d’un cinéma grand public contemporain malade, un gouffre de cinéma états-uniens moderne enjambé avec grâce, fait de spectres, d’échos et de récits intimes amenant l’expression par le corps, la parole et l’esprit à développer une onde, vibration mêlant les espaces et s’affranchissant du temps, jusqu’à superposer ses expressions, le passé, le présent et l’avenir, unissant fantômes, gestes et destins.

Il ne reste plus qu’à Flanagan à s’extirper de l’image glacée de son cinéma, filtre Netflix gluant, ou bien le réinventer pour mieux le réduire en cendres.
Il s’agit très certainement de son pari à venir.

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De Terrence Malick à Lucio Fulci et Wang Bing, en passant par Jacques Rivette, Tobe Hooper, Nuri Bilge Ceylan, Agnès Varda, Lav Diaz ou encore Tsai Ming-Liang, laissez-vous porter par de nouveaux horizons, la rétine éberluée.

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