« Bonne Journée » réalisé par Pauline Bastard : Critique

Les compagnes et compagnons d’Emmaüs réparent et revendent les objets issus des dons. Entre l’entrepôt et le magasin, un petit groupe détourne le quotidien et met en scène les hommes et les objets, avec humour et tendresse.

Réalisateur : Pauline Bastard
Genre : Documentaire
Durée : 53 minutes
Pays : France
Sortie : 2025

Direction Grenoble, bord de route, certainement une nationale où les voitures défilent à vive allure, à l’abri des regards roulants, un parking, un lieu, Emmaüs.
Discret, certes, mais populaire.
Populaire, certes, mais renvoyant à un spectre large de la population française.

Des donneurs invisibles, dont les habits et objets du passé sont en exposition, aux acheteurs, des jeunes couples aux retraités en passant par des familles entières, Bonne Journée ausculte tout un écosystème économique et humain alternatif.
La proposition accompagne les femmes et hommes qui travaillent chez Emmaüs, le temps d’une journée, d’un présent, de quelques plans, d’un projet, loin du vacarme assourdissant d’une société de consommation qui ne sait plus respirer, s’écouter, s’entraider.

Les premiers plans sont silencieux, étirés, capturant une atmosphère, une aura, celle d’un espace dont le temps semble être suspendu, celle d’un lieu où la vie semble à réinventer.
Dans cette étrange vibration convoquée par Pauline Bastard naît une idée : concevoir un catalogue en réutilisant les objets du magasin et mettant en scène les compagnes et compagnons d’Emmaüs tels des mannequins.
Une expérience saisissante se met en place sous nos yeux, un rêve charmant fait de réalités trop souvent occultées.

Le geste de Pauline Bastard, entre film-dispositif et documentaire d’observation, est un élan d’une rare humanité.
Après avoir passé de nombreuses années à créer autour de ce lieu, la cinéaste offre un regard filmique à cet endroit et les personnes qui l’animent.
D’une manière particulièrement intelligente, elle croise les parcours d’objets, de travailleurs, de curieux, d’individus dans le besoin, et offre vue sur une manière différente de consommer et d’exister.
Il y a tout un jeu de ricochets, de réinventions. Le cadre fourmille de grilles de lecture.
En partant de vêtements, d’un appareil photo et de cadres, les employés réinvestissent le lieu, le personnifient et apportent à ces entités délaissées de nouvelles vies, mouvement d’exhumation et de renaissance menant à un effet domino, dépassant le simple objet et poussant l’humain dans l’impasse à lui-même se relever, se penser, s’affranchir des affres du passé et réintégrer la société sous un prisme nouveau.

La caméra ne disparaît pas pour filmer le quotidien.
Elle s’ancre dans le dispositif, invite l’espace saisi et les âmes présentes à interagir face à l’œil-mémoire, témoin d’un changement, pour structurer le projet.
Projet autour de l’image que l’on renvoie, projection sur la possibilité d’un rêve, d’une structure marchande bienveillante et nécessaire.
La journée se meut autour de l’organisation de ce second souffle humain et matériel, entre séquences de tri, découverte des outils techniques, mise en place de rôles dans la chaîne de réalisation et finalisation de l’expérimentation.
Pauline Bastard accompagne cette démarche de résurrection par l’image, porte vers une définition nouvelle du rapport au corps, à l’espace et aux autres.
Dans un écrin fait de rires, joies et enthousiasmes, un songe apparaît, une onde touche le regard spectateur.

Dans une société faite de consommation et de déchets, dans une société basée sur le progrès et l’oubli, Emmaüs fait figure d’anomalie, une entité à contre-courant, une institution en dehors des dynamiques consuméristes mondiales déshumanisantes.

Pauline Bastard filme un ultime lieu de résistance où l’humain existe encore.
Un espace, sur le bas côté, qui permet aux êtres et aux choses de renaître.
Un espace où le temps de l’arrêt ouvre la perspective d’une seconde chance, la possibilité de croire à nouveau en ses capacités. 

Bonne Journée en 52 minutes est une expérience qui propose de suspendre le temps et les cadences infernales pour donner à voir une renaissance entre méditation, tendresse et rires, en périphérie d’un monde assourdissant et vorace.
De l’image fixe à celle en mouvement, de la photographie qui immortalise un temps, au cinéma qui le fait courir, voici un éclat d’une grande justesse.

Laisser un commentaire

Ici, Kino Wombat

Un espace de recherche, d’exploration, d’expérimentation, du cinéma sous toutes ses formes.
Une recherche d’oeuvres oubliées, de rétines perdues et de visions nouvelles se joue.
Voyages singuliers, parfois intimes, d’autres fois outranciers, souvent vibratoires et hypnotiques.
De Terrence Malick à Lucio Fulci et Wang Bing, en passant par Jacques Rivette, Tobe Hooper, Nuri Bilge Ceylan, Agnès Varda, Lav Diaz ou encore Tsai Ming-Liang, laissez-vous porter par de nouveaux horizons, la rétine éberluée.

Let’s connect