Orsolya est huissière de justice à Cluj, en Transylvanie. Elle doit un jour expulser un sans-abri qui vit dans le sous-sol d’un immeuble du centre-ville transformé en hôtel de luxe. Un événement inattendu la met brusquement face à ses contradictions.

| Réalisateur : Radu Jude |
| Acteurs : Eszter Tompa, Gabriel Spahiu, Adonis Tanța, Oana Mardare, Șerban Pavlu |
| Genre : Drame Expérimental |
| Pays : Roumanie, Brésil, Suisse, Royaume-Uni, Luxembourg |
| Durée : 109 minutes |
| Date de sortie : 25 septembre 2025 |
Perfer et obdura, dolor hic tibi proderit olim
Il n’y a plus rien d’autre à photographier.
On scrolle à deux doigts, on zoome sur un détail insignifiant de l’image : Radu Jude, qui surgit comme la grande figure dominante de l’image. Par “grand”, j’entends : le meilleur.
Dans Relancez les films de Warhol. MAINTENANT ! (Revue Trafic – L’Almanach 2023), Jude affirme sa volonté d’être le meilleur des pires cinéastes. Il y cite Picasso, rappelant que Van Gogh enseigna aux plus grands l’art de “mal peindre”.
Il nous aura mordu les fesses plusieurs fois : Bad Luck Banging or Loony Porn, A Film for a Friend, N’en attendez pas trop de la fin du monde, The Dead Nation…
Cette douleur, bien utile, le rattache à un Eisenstein du montage, à Vertov du regard, à Koulechov de la méthode. C’est un travail d’historien commémorateur. Avec ses films, il ne se contente pas de raviver la mémoire historique de la Roumanie, Et de la Transylvanie colonisée : il laisse tomber son spectateur dans une spirale infernale, sa mémoire devenant moteur de regret.

Le regret, c’est le moteur principal de Kontinental ’25, titre évoquant cruellement Europe ’51 de Rossellini. Ce n’est pas un hasard si l’affiche du film est exhumée dans le bar où la protagoniste rencontrera son futur baiseur en série. Il aurait aussi bien pu s’appeler iPhone 15, car il est filmé avec, tant il reflète jusque dans sa forme ce que Jude théorisait déjà. Qui a appris à Radu Jude à “mal filmer” ? Est-ce seulement Godard, Warhol ? Rossellini y est inévitablement pour quelque chose… Je tiens à apporter à ce Cluedo d’autres portraits : les Lumière (encore eux), Méliès, Guy Blaché, et n’oublions pas le Colonel Moutarde…

Le smartphone qui filme Kontinental ’25 n’est pas le même que celui de Paranoïa de Steven Soderbergh, mais bien le miroir noir continu qui affiche la tête de son spectateur, que sa honte s’attache à lui. La différence est marquée par la volonté de Kontinental ’25 de ne pas abandonner le réel. Lentille courte, aucun plan n’est strictement frontal, toujours une obliquité, même proche, nourrissant le spectateur d’un breuvage entre composition de peintre et photo d’instagrameur.
Passé le film-monstre de montage, Jude revient au film dit « réaliste », mais l’avait-il jamais vraiment quitté, en fait ? Kontinental ’25 est enraciné dans le monde réel, en dépit de son aspect et de son cadrage si stabilisés par les options du téléphone, et de ses problèmes de mise au point. Issu de l’école du réalisme Courbetiste, lui comme les cinéastes de la Nouvelle Vague roumaine, qui, sortant d’une nation meurtrie par la manipulation, se voient contraints, par convention, de laisser le réel là où il est : c’est-à-dire devant leur caméra.
Mais ils le savent : avoir un modèle seulement est un accident. Dans le naturalisme, tout n’est pas question de dire « c’est du vrai », mais de faire aussi ressentir le vrai. Ce que je veux dire par là, c’est que, ironiquement, en dépit de son départ parmi la Nouvelle Vague roumaine pour devenir Warholien du montage, Radu Jude n’a en vérité jamais quitté le naturalisme, et incarne ce romantisme cinématographique dont Baudelaire entrevoyait les germes dès le Salon de 1846.

Ici donc, et par volonté évidente, il tente de ressusciter le néoréalisme. Kontinental ’25 se réclame de Rossellini, tout en s’en dissociant habilement. Ingrid Bergman devient ici Eszter Tompa, transfigurée dans la grisaille roumaine.
Si Orsolya, la protagoniste, est hantée par ses actions, c’est qu’elle s’est rendu compte, comme Irène dans Europe ’51, que le démon de la misère et du passé ronge l’Occident.
Mais du film italien prophétique de la sainte, on passe au film roumain romantique de la sainte-nitouche. Orsolya, comme Irène, aura subi le suicide d’un tiers, mais la première en est responsable. Irène se battra pour devenir martyre, là où Orsolya s’autorisera quelques plaisirs, avant de conclure que la vie continue…

Eszter Tompa (Orsolya) dans Kontinental ’25 – Radu Jude [Roumanie/2025]
Tompa, possédée par le divin, est prise d’une soudaine conscience qui la rend discrètement dépressive. La courte focale exhume ses prières, ou le sein qui dépasse de son pyjama. Elle se dira qu’elle sera, contrairement à Irène, impuissante à agir, après s’être rappelé que son travail a poussé un homme au suicide, après s’être rendu compte qu’elle était la main du capital, après s’être souvenue de Gaza, de l’Ukraine, de Viktor Orbán, et du fait que le président français se tape sa prof de maternelle.
Elle ne finira pas à l’asile, mais enfermée chez elle.
Là est le principal intérêt que je porte à Kontinental ’25, qui, comme Bad Luck Banging or Loony Porn, fut à la fois godardien et anti-godardien, ici rossellinien et anti-rossellinien : l’humanisme marxiste laissant place au pessimisme d’Emil Cioran, dans ces plans bassement symboliques d’une levrette sur fond de propagande en néon rouge, d’un prêtre insultant un enfant, d’un sans-abri mangeant devant un dinosaure animatronique.
Est-ce là simplement du pessimisme nihiliste, ou se pense-t-il archéologue du désastre ?

Je fais le dur à cuire, mais j’étais un œuf : j’ai fondu devant Kontinental ’25. Jude n’est pas à formater dans une case pastichante sans âme de “sale gosse” ; il est parolier pamphlétaire, cubiste, humoriste et archiviste… Et pendant que John Cage se bat contre les machines, Radu Jude tue cette douleur : true painkiller. Ses films sont écrits de sa plume trempée de larmes – mais sont-ce des larmes d’émoi ? De rire ? Ou bien ces larmes forment-elles l’océan qui entoure le 25e continent : isolé, comme un collage d’obstacles mortels qu’il faut traverser avec patience et endurcissement.


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